Le concept de race et le siècle des Lumières De l’antisémitisme à la suprématie des Blancs 1492-1676
Première partie: Avant les Lumières: l’Espagne, les Juifs et les Indiens[1]

(traduit de l’anglais par Rina Saint-James)

On ne reconnaît pas souvent que le concept de race était inexistant avant les XVIlème et XVIllème siècles, période connue dans l’histoire occidentale sous le nom de siècle des Lumières.

On admet encore moins souvent que ce concept de race, apparu durant le dernier quart du XVIlème siècle dans des conditions sociales très particulières, avait été précédé, des siècles durant, par des idées très différentes concernant les Africains(2) et les Indiens du Nouveau Monde, idées qu’il a fallu éradiquer, avant de pouvoir inventer le concept de race qui traduisait une autre pratique sociale dans des relations sociales nouvelles.

Étant donné le climat actuel où l’on voit le siècle des Lumières attaqué de plusieurs points de vue plus spécieux les uns que les autres, il importe de préciser dès le départ que la thèse de cet article n’est d’aucune façon que le siècle des Lumières était “raciste”, et moins encore que son apport n’avait d’intérêt que pour les seuls “mâles européens blancs”. Je soutiendrai plutôt que ce n’est pas par accident que le concept de race est né en même temps que les Lumières et que l’ontologie des Lumières, enracinée dans la science nouvelle du XVIlème siècle, a façonné une image des êtres humains dans la nature qui a, sans le vouloir, fourni des armes à une idéologie nouvelle, raciste, impensable précédemment. Auparavant les Européens divisaient en général le monde connu entre chrétiens, juifs, musulmans et “païens”(ou “infidèles”)(3); à partir des années 1670 ils ont commencé à parler de races et d’une hiérarchie des races fondée sur la couleur de peau.

A quoi ressemblait donc cette “grille épistémologique” à travers laquelle l’Occident voyait” l’Autre”, avant 1670?

On peut trouver une partie de la réponse dans l’impact d’une hérésie médiévale tardive qui a façonné la compréhension qu’a eue l’Occident du Nouveau Monde et de ses populations) cela plus de 150 ans après 1492.

L’une des sources les plus importantes des idées et des mouvements hérétiques qui ont abouti à la destruction du christianisme médiéval se trouve chez l’abbé calabrais Joachim de Flore dont l’oeuvre a résonné durant des siècles d’hérésie et que ses détracteurs dénoncent comme une anticipation du marxisme(4). Parrainé par trois papes, Joachim décrivait à la fin du XIIème siècle une vision prophétique de l’histoire divisée en trois âges l’âge du Père qui est l’époque de l’Ancien Testament; l’âge du Fils, époque du Nouveau Testament dont la fin était proche, et le troisième âge, celui du Saint Esprit, où l’humanité tout entière jouirait pour toujours de la sainteté et de la félicité. L’hérésie potentiellement contenue dans la perspective historique de Joachim était que durant le troisième âge l’humanité transcenderait l’institution même de I’Eglise.

L’intérêt particulier présenté par Joachim pour les questions qui nous occupent, réside dans l’influence qu’il a eu plus tard sur ceux que l’on a appelé les “Franciscains spiritualistes”. Au cours du XIlIème siècle, pour s’opposer aux hérésies populaires, en particulier à celle des Cathares du sud de la France, l’Eglise créa deux nouveaux ordres monastiques, les Dominicains et les Franciscains, pour, faire barrage aux idées hérétiques en se donnant l’air de faire des réformes. A cet égard la “pauvreté apostolique”, imitation du Christ parmi les pauvres, pratiquée par les Franciscains, était importante. Quand après des décennies de succès l’ordre des Franciscains fut devenu riche à son tour et commença à interpréter le voeu de pauvreté comme étant un “état d’esprit intérieur”, les Franciscains spiritualistes rompirent avec l’Ordre et retournèrent à l’orthodoxie fondatrice. Pour ce qui concerne l’origine du concept de race, ils nous intéressent parce qu’ils ont repris les idées de Joachim et qu’ils eurent plus tard, à la fin du XVème siècle, une influence sur Christophe Colomb.

Le journal de Colomb et son “Livre des prophéties” font montre de prétentions messianiques très fortes. C’est par Colomb, tout d’abord, que les prophéties de Joachim de Flore ont pénétré l’idéologie de la conquête espagnole du Nouveau Monde. Avant 1492 Colomb avait vécu plusieurs aimées en compagnie des Franciscains au monastère de la Rabida, près de Huelva, dans le sud de l’Espagne. Ce groupe de Franciscains partageait une idée qui n’était pas propre au seul Joachim, mais relevait d’une conception générale propre à l’esprit de Croisade de la fin du moyenage, selon laquelle le millenium serait inauguré par la reconquête de Jérusalem et de la Terre Sainte sur les musulmans. L’idée d’une unification du monde sous la houlette de la Chrétienté occidentale avait déjà inspiré aux Franciscains des missions vers le Grand Khan de Chine au XIII ème siècle pour tenter d’entraîner la Chine dans une croisade contre l’islam. On trouve au XIV ème siècle un guide du navigateur appelé l’Atlas catalan qui montre “l’Éthiopie” (c’estàdire l’Afrique) sous la houlette du monarque noir légendaire appelé ” prêtre Jean” (5) lequel, étant chrétien, représentait un autre allié possible contre les musulmans, si seulement on pouvait mettre la main dessus. Les voyages des Portugais le long de la côte africaine après 1415 avaient en partie pour mission d’enrôler le prêtre Jean dans pareille croisade. Colomb avait conçu sa propre expédition comme une tentative pour atteindre, dans le même but, la cour du grand Khan et avait pris avec lui un marin parlant couramment l’arabe et l’hébreu l’arabe pour la cour de Chine et l’hébreu pour les tribus perdues d’Israël qu’on supposait vivre en Asie. Colomb avait peutêtre entendu parler d’une prophétie, attribuée à Joachim de Flore et courante chez les Franciscains espagnols, selon laquelle l’homme qui récupérerait la Terre Promise viendrait d’Espagne(6). Il a aussi utilisé une assertion de la bible apocryphe d’Esdras, selon laquelle le monde comporterait six parties de terre ferme et une seule d’eau, pour étayer son affirmation que l’Asie pouvait être atteinte facilement en vogant plein ouest. Lors de son troisième voyage, lorsqu’il fut au large de l’embouchure du Pernanbouc sur la côte du Vénézuela d’aujourd’hui, Colomb déclara qu’un fleuve aussi large était sûrement l’un des quatre fleuves du Jardin de l’Eden, et il était persuadé que le paradis terrestre était tout proche(7).

Il est donc évident que les idées messianiques de Joachim et de Colomb sont, à tout le moins, d’une “cosmologie’ différente de la nôtre. Mais pour saisir leurs rôles dans l’apparition de l’idée de race, il nous faut considérer l’arrièreplan historique.

Il est certain qu’au XI ème siècle, juste avant que la chrétienté de l’occident médiéval se lance dans les Croisades pour reconquérir la Terre Promise sur les musulmans, il aurait fallu être un observateur bien téméraire pour prévoir la montée de l’Occident vers une hégémonie mondiale. L’Occident vivait sous la grande ombre de la civilisation islamique qui se trouvait alors à son apogée en Méditérannée orientale, en Afrique du Nord et en Espagne et en pleine expansion ailleurs, et sous celle de Byzance, la chrétienté orthodoxe orientale, dont on pouvait prétendre, à juste titre, qu’elle était plus que l’Europe occidentale à moitié barbare, l’héritière de l’antiquité grécoromaine. Ces deux civilisations vivaient ellesmêmes dans l’ombre de la Chine des Sung.

Et pourtant l’Occident chrétien du Xlème siècle était déjà parti dans une remontée sociale, économique et culturelle et dans une expansion qui allait bientôt poser de sérieux problèmes à ses rivaux plus puissants. Cette remontée s’est poursuivie jusqu’à la fin du XIIIème siècle où un réseau de commerce international connectait déjà Venise, Barcelone, les Flandres et la Hanse avec le Levant, l’Inde et la Chine(8). Toutefois au début du XIV ème siècle l’Occident était en pleine crise ( comme une bonne partie du reste du monde), crise qui a culminé dans l’épidémie de Peste Noire des années 13481349, dont il lui a fallu plus d’un siècle pour se relever(9). Entre 1358 et 1381, contrecoup de la peste, des soulèvements très importants eurent lieu en France, dans les Flandres et en Angleterre, soulèvements qui ont affaibli ( et même détruit dans le cas de l’Angleterre'(10) le vieil ordre du servage. En Italie, le soulèvement des Ciompi à Florence en 1378 fut une révolte protoprolétarienne.

Cette crise du XIV ème siècle a créé en Europe une situation “d’interrègne” où les institutions de la période médiévale la papauté, le Saint Empire, les royaumes féodaux comme la France et l’Angletere, ont sombré dans le chaos et dans des guerres interminables. L’interrègne a duré jusqu’à la consolidation des Etats absolutistes (essentiellement l’Angleterre, la France et l’Espagne) des XVIème et XVIIème siècles. C’est durant cet interrègne qu’ont fleuri les grands messianismes médiévaux, le millénarisme et l’hérésie.

Avant cette crise générale où le féodalisme s’est effondré, et longtemps après encore, au cours des XII et XIIIème siècles, pendant la phase de grande expansion médiévale, l’Europe occidentale a connu une série d’explosions sociales qui se sont poursuivies jusqu’au milieu du XVIIème siècle. Ces hérésies et ces mouvements millénaristes commencent avec les Cathares dans le sud de la France vers 1146, se poursuivent avec les Lollards anglais puis les Hussites de Bohème à la fin du XIVème siècle, les Anabaptistes allemands de la grande Réforme durant les années 1520 et 1530, jusqu’aux “radicaux” anglais de la révolution de 1640. Les idées joachimites du “troisième âge” qui dépasse l’Église, n’est qu’une des sources théologiques de ces mouvements.

La révolution anglaise qui atteint sa phase la plus radicale en 1648-1649 représente la dernière grande insurrection où ces idéologies ont joué un rôle. Un personnage de la gauche radicale comme le “Digger” Winstantley voyait dans la propriété privée la conséquence de la Chute hors du Paradis, et imaginait pour triompher de la Chute une espèce de communisme chrétien. La révolution anglaise fut le denier acte de la Réforme, et son aile radicale(11), celle des Levellers, des Diggers, des Muggletoniens, des Randers et des hommes de la “cinquième monarchie” ‘ le dernier mouvement social de masse où les idées adamites de triomphe contre la Chute aient joué un rôle de premier plan. La société capitaliste naissante va s’exprimer désormais à travers le nouvel habillage séculier des Lumières, dont l’emprise a commencé dans les années 1670(12).

La seconde “glorieuse” révolution anglaise de 1688-1689 a coïncidé avec un grand bond en avant dans la participation de l’Angleterre à la nouvelle économie de l’esclavage dans l’Atlantique. Jusqu’à sa prise de la Jamaïque en 1655, la présence de l’Angleterre dans le nouveau monde est largement éclipsée par celles de l’Espagne et du Portugal; elle se manifeste seulement dans les Barbades, Saint Kitt et quelques îles plus petites, ainsi que dans les nouvelles colonies d’Amérique du Nord, à une époque où les Caraïbes représentent un lot économiquement beaucoup plus gros, ce que d’ailleurs elles sont restées jusque bien avant dans le XVIIIème siècle.

Il a suffit d’un quart de siècle après l’élimination de l’aile radicale de la révolution anglaise par Cromwell, pour que l’idée de race conjointement à celle de Lumières vienne emplir l’espace laissé par le reflux de l’utopie millénariste. C’est là, vers 1675, que nous assistons à la disparition finale de l’imagination hérétique et de son programme social. Avec la consolidation de la monarchie constitutionnelle anglaise qui suit la consolidation de l’absolutisme français, l’interrègne post médiéval au cours duquel les mouvements sociaux les plus radicaux, des Cathares aux Lollards et aux Hussites jusqu’aux Anabaptistes et au Diggers, pouvaient parler un langage religieux, cet interrègne a pris fin. Le processus s’arrête au moment précis où l’Angleterre et la France, pays des Lumières par excellence, commencent à dépasser l’Espagne et le Portugal dans la traite à travers l’Atlantique.. Pour mieux comprendre ce que les Lumières ont remplacé, il convient de regarder de plus près le monde idéologique qui a produit Christophe Colomb et l’empire mondial de l’Espagne.

La “race” rattachée au sang, idée inconnue de l’Antiquité et du MoyenAge(13), est apparue dans l’Espagne antisémite du XVème siècle comme un phénomène nouveau mais toujours imbriqué dans la vieille “cosmologie” séparant les chrétiens des juifs, des musulmans et des paens(14); elle s’étend au Nouveau Monde lorsque les Espagnols font peser leur joug sur la population indigène (et païenne) d’Amérique (et avec l’action de l’inquisition qui continue à s’attaquer aux juifs tant en Espagne qu’en Amérique). Cent cinquante ans plus tard l’idée revient vers l’empire britannique qui monte en puissance et récupére des morceaux de la puissance espagnole en déclin ( avec comme justification d’être une contreproposition humaine à la cruauté espagnole, objet d’une “légende noire” largement répandue et le plus souvent à juste titre. Durant la seconde moitié du XVIIème siècle, avec la défaite déjà mentionnée de l’aile radicale de la révolution anglaise, le triomphe de la révolution scientifique (surtout avec Newton), son adaptation à la politique par les théories de Hobbes, l’épanouissement du commerce de traite anglais et la révolution de 1688, une nouvelle idée de la race s’installe.

L’effondrement de l’idée d’un Adam (15), ancêtre commun à toute l’humanité, est un effet secondaire non intentionel de la critique dc la religion par les philosophes des Lumières; cette critique ayant pour première cible le pouvoir social de l’Église, puis après les guerres de religion des XVI et XVIIème siècles, le pouvoir des religions en général. Mais cela représente le prélude “épistémologique” indispensable à l’émergence au cours du dernier quart de XVllème siècle d’une hiérarchie des races reposant sur la couleur de peau. Locke a chassé Habakkuk comme disait Marx, et Hobbes a chassé Sem, Cham et Japhet'(16).

Aujourd’hui, quand après plus de 200 ans de domination du capitalisme mondial par les AngloAméricains, nous constatons une phase de décroissance, il est facile d’oublier que l’Angleterre est relativement tard venue dans le cours des 500 ans d’hégémonie mondiale de l’Occident; et d’oublier en même temps le rôle de cet arrivant tardif dans l’idéologie. La tentation de négliger l’enchevêtrement des Lumières et du racisme, conditionnée par l’accent mis sur la philosophie anglofrançaise des Lumières, va de pair avec la tentation de minimiser le rôle des idées développées auparavant en Espagne dans la formation du monde moderne.

La première expérience européenne de protoracisme(17) est la réapparition de l’antisémitisme vers la fin du moyenâge alors qu’il avait fortement baissé pendant le haut moyen âge (du Vlème au Xlème siècle). L’Angleterre a expulsé ses juifs en 1290; la France a fait de même en 1305 et l’Espagne où les juifs avaient prospéré pendant des siècles sous la loi tant chrétienne que musulmane, les a chassés en 1492(18). II est intéressant de noter que ce nouvel (19) antisémitisme apparaît en même temps qu’un début de conscience nationale(20) et à l’aube (21) de la crise mortelle du féodalisme; la transformation accélérée des “Royaumes chrétiens” en nations a érodé la tolérance sur l’ancienne citoyenneté des juifs (et en Espagne, des musulmans) citoyenneté fondée sur une identité religieuse souvent lièe à une forme d’autoadministration à l’intérieur du ghetto. Dans le cas de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne (22) (les trois principaux pays à avoir affermi les monarchies nationales à la fin du XVème siècle et établi l’absolutisme durant les XVIème et XVIIème siècles) l’expulsion des juifs a souvent été un prétexte qui a permis des confiscation de biens à des monarchies fortement endettées (souvent auprès de prêteurs juifs puisque les chrétiens n’avaient, théoriquement, pas le droit de réclamer des intérêts). A l’opposé, dans des pays profondément divisés comme l’Allemagne ou l’Italie dont l’unification nationale était paralysée par l’héritage du Saint Empire et la papauté, les expulsions de juifs sont demeurés des phénomènes locaux et sporadiques ; l’Italie a d’ailleurs reçu de nombreux juifs chassés d’Espagne. Ainsi la corrélation entre l’antisémitisme et la nouvelle conscience nationale (celleci étant, comme le concept de rae, inconnue dans l’ancien monde medieval (23) nous oblige à voir dans l’apparition du racisme un sousproduit des premiers développements modernes(24).

Dans l’Espagne du XVème siècle, l’antisémitisme a évolué de phénomène “communal” de bas moyenâge à une idéologie moderne de “conscience du sang” et c’est là que la différence entre ces deux conceptions est la plus nette. Mais l’Espagne (en fait toujours divisée entre les deux royaumes principaux de Castille et d’Aragon jusqu’en 1469) est obsédée pendant des siècles par la croisade de reconquête de la péninsule ibérique sur les musulmans, croisade qui ne se termine qu’à la chute de Grenade en 1492. L’inquisition a entamé ses activités en Espagne en 1478 et ses cibles sont d’abord les juifs et les “marranes” c’estàdire les juifs nouvellement convertis (“nouveaux chrétiens”) soupçonnées de pratiquer clandestinement leur ancienne religion.

Ce sont les ‘Rois catholiques”, Ferdinand et Isabelle, commanditaires de Christophe Colomb, qui ont jeté les bases de l’empire espagnol dans le Nouveau Monde. Mais en 1519, à la suite de mariage dynastique, l’empire espagnol déjà puissant devient le centre administratif du plus vaste empire occidental depuis celui de Rome, le Saint Empire Romain du Habsbourg Charles Quint. Aux possessions espagnoles déjà considérables s’ajoutent les domaines des Habsbourg en Europe centrale, les PaysBas et, après 1527, les deux tiers de l’Italie tombent sous la domination espagnole. L’empire mondial des Habsbourg devient le dirigeant politique de l’Europe, s’immisçant dans les affaires intérieures de tous les pays qu’il ne contrôle pas directement (la France, l’Angleterre, l’Écosse par exemple). Quand Henry VIII épouse Catherine d’Aragon (tante de Charles Quint) il semble un instant que l’Angleterre aussi pourrait être intégrée dans la sphère des Habsbourg. Avec le mariage de Philippe II et de Mary Tudor, reine d’Angleterre de 1553 à 1558, cette éventalité paraît encore plus probable; elle s’exprime en premier lieu par une augmentation exponentielle de la persécution contre les protestants.

Pendant plus de 150 ans après 1492, la politique des puissances européennes ( y compris dans le Nouveau Monde) a tourné autour de la rivalité entre la France et l’Espagne, rivalité dont la France sort finalement victorieuse vers le milieu du XVIIème siècle. On peut difficilement esquisser cette histoire ici, mais on doit garder à l’esprit que l’Angleterre après 1492 et pour longtemps encore, reste une puissance de second rang, en proie à une transformation sociale qui culmine après 1688 dans le renversement de l’absolutisme; que cette Angleterre ne commence pas sérieusement à bâtir son empire avant 1620 ( en fait pas avant 1650 après le reflux de la révolution). Les relations entre l’Espagne et l’Angleterre à partir de 1530 sont complètement imbriquées dans les relations internationales de la Réforme protestante (qui touchent sans cesse la politique intérieure), et jusqu’au XVIIème siècle, leur histoire est celle des tentatives anglaises pour échapper à l’orbite espagnole. Des monarques catholiques comme Mary Tudor (1553-1558) et les Stuarts après 1603 sont considérés comme des “Espagnols” et des “papistes”(25) et sont pour cette raison, objets de l’hostilité populaire. L’Angleterre pirate les vaisseaux espagnols, envoit des explorateurs à la recherche du mythique passage du NordOuest vers l’Asie(26) (ce qui lui permet un sérieux commerce dans la Baltique et avec la Russie), soutient la révolte des PaysBas contre l’Espagne après 1566, et combat l’Armada de Philippe II en 1588. Mais elle se garde d’intervenir dans les guerres francoespagnoles sur le continent, et ce n’est qu’après être sortie de la première phase de sa révolution (1MO1649) qu’elle est capable de participer sérieusement à la curée pour se constituer un empire, avec une répression massive en Irlande, trois guerres victorieuses contre les Hollandais et la conquête de la Jamaïque. Ainsi donc le défi anglais aux pouvoirs espagnol et hollandais dans le Nouveau Monde et dans les commerce d’esclaves ne commence qu’au milieu du XVIIème siècle après les remous de sa première révolution ; à cette époque le trafic d’esclaves, déjà considérable, n’est encore que le quart de ce qu’il devait atteindre au XVlllème siècle, sous l’emprise anglo-française(27). Ce n’est qu’après le renversement des Stuart en 1688 (époque où la France a déjà remplacé l’Espagne comme principale puissance catholique), puis les succès de l’Angleterre dans la Guerre de Neuf Ans (16891697) (dans les manuels français cela s’appelle la guerre contre la Ligue d’Augsbourg) et dans la guerre de succession d’Espagne (17011703) menée pour empêcher la création d’une dynastie francoespagnole et catholique, sous l’égide de Louis XIV, que l’Angleterre peut enfin être sûre que ni les Espagnols ni les “papistes” ne pourront plus intervenir dans sa politique intérieure(28).

C’est cet enchevêtrement hispanoanglais recouvrant les guerres de la Réforme et de la Contreréforme, la défaite définitive de l’absolutisme anglais et les rivalités des Anglais, des Français, des Hollandais et des Espagnols pour la domination du monde qui font la jonction entre l’apparition des premières idées de pureté raciale et de l’importance du “sang” dans l’antisémitisme de l’Espagne du XVème siècle, leur extension aux habitants du Nouveau Monde et la pleine élaboration d’une théorie raciale à l’époque des Lumières anglofrançaises. C’est au cours de cette histoire que les juifs, les Indiens et les Africains ont été successivement perçus comme “les autres” au cours de l’élaboration d’une doctrine raciale occidentale parfaitement définie.

L’expulsion des juifs d’Espagne crée une diaspora massive au Portugal(29), en Afrique du Nord, en Italic, aux PaysBas, dans l’empire ottoman et pour finir, dans le Nouveau Monde(30). Mais ce qui est plus important encore pour notre propos ce sont les conversions de masse de juifs en ce qu’on appelle “les nouveaux chrétiens”, conversions qui permettent aux juifs de demeurer en Espagne et au Portugal, mais les rendent vulnérables à l’Inquisition et aux nouvelles lois sur la pureté du sang(31). Les nouveaux chrétiens sont à même non seulement d’atteindre le Nouveau Monde à l’intérieur de différents ordres monastiques Franciscains, Dominicains et Jésuites ; mais ils jouent probablement aussi un rôle dans la meilleure part de la grande culture espagnole du XVIème siècle, le “siglo de oro”(32). Enfin les idées messianiques des juifs combinées à des courants millénaristes joachimites discutés plus haut, s’infiltrent dans les utopies communistes chrétiennes que certains ordres religieux, en particulier les Franciscains, esaient de bâtir avec les indigènes du Nouveau Monde subjugués par les Espagnols et les Portugais. Les plus connus sont les Franciscains spiritualists(33) au Mexique qui, arrivés à la conclusion que l’Europe était trop décadente pour leur idéal de pauvreté apostolique, apprennent le Nahuatl et conçoivent avec les Indiens une utopie communiste, jusqu’à ce que, découverts, ils soient réprimés par l’Eglise(34); mais des utopies messianiques analogues sontpronées ou mises en oeuvre par les Jésuites au Pérou et au Paraguay, et dans les sermons prophétisants du Jésuite Antonio Vieira au Brésil(35).

On ne doit pas idéaliser ces religieux ni exagérer leur poids dans les empires coloniaux espagnol et portugais, mais il ne faut pas non plus les juger avec les critères anachroniques du présent. Tous ont été broyés, défaits ou marginalisés par l’opposition locale d’une élite coloniale sans scrupules pratiquant les massacres et le travail force(36). Ces religieux ne mettent pas en cause l’évangélisation du Nouveau monde, ni la céation des empires, et ne doutent pas que le christianisme soit la seule Vérité ; peu d’entre eux pensent avoir quoi que ce soit à apprendre des cosmologies indigenes(37). Nul, chrétien ou musulman, dans le monde méditérannéen du XVIème siècle où l’esclavage est pratiqué depuis des siècles (sans souci de couleur de peau) ne remet en question l’esclavage en tant qu’institution(38), ces religieux pas plus que d’autres. Ils recherchent le soutien des monarques pour mettre un frein à la cruauté des élites locales, mais ce soutien obtenu reste lettre morte en pratique. Ce qu’il faut remarquer plutôt c’est que ces utopies messianiques englobent Indiens et Africains et que leur ethnocentrisme était universaliste au sens médiéval monothéiste (chrétiens, juifs, musulmans contre infidèles), et non une doctrine raciale.

La rencontre du Nouveau Monde est, pour la culture européenne, après 1492, un choc aussi fort sinon plus que la révolution copernicienne après 1543. Le flot de données cosmographiques, de récits de voyages, de description de plantes et d’animaux nouveaux, et par dessus tout de peuples aux cultures inconnues ont élargi les domaines de perception audelà du point de nipture. Les Européens avaient des notions, si bizarres fussentelles des civilisations du Vieux Monde: l’Islam, l’Inde, la Chine; ils avaient des idées tout aussi fantastiques de l’Égypte ancienne et des empires d’Alexandre et des Césars; il y avait à l’intérieur des frontières des Celtes, des Slaves et d’autres peuples dont le mode de vie entrainait un ensemble varié d’idées convergentes sur ce qui était “primitif”. La rencontre avec les Aztèques, les Mayas et les Incas, si exotiques qu’ils aient parus(39), ne remettait pas en cause un concept de “civilisation” que les Européens tenaient de leur expérience du Vieux Monde. Mais rien de ce qu’il pouvaient tirer de leur tradition ne les préparaient à la rencontre avec des peuples “primitifs” des “peuples sans Etat” dans les Caraïbes, en Amazonie et plus tard en Amérique du Nord. Pour donner à ces peuples une place dans leur référentiel, ils ne pouvaient s’inspirer que de deux branches de l’héritage grecoromain classique, et du monothéisme judéochrétien. Comme déjà signalé, Christophe Colomb savait à l’embouchure du Pernanbouc, en 1498, qu’il se trouvait près du jardin d’Eden, et pendant plus de 150 ans les Européens allaient discuter pour savoir si les peuples du Nouveau Monde étaient les tribus perdues d’Israël, les descendants de Ham, les Canaanites, les habitants de l’Ophir biblique, descendants d’un voyage des Phéniciens, les survivants de l’Atlantide perdue, les descendants de Gog et Magog ou les peuples de l’île d’Avalon du roi Arthur(40). Durant le siècle qui a précédé les grandes découvertes, la Renaissance a exhumé un énorme filon perdu ou à moitié enterré de l’héritage de l’Antiquité classique; les courants hérétiques qui ont ouvert la voie à la Réforme ont fait revivre l’idée de la “communauté originelle’ et de la “pauvreté apostolique’ du Christ et de ses disciples, cela en dépit d’une église qui s’y opposait de tout son poids; toute cette culture enfouie est remontée à la surface, comme une cathédrale engloutie, juste à temps pour fournir l’image ination” requise pour rencontrer un continent jusque là inconnu. Quand, 150 ans plus tard, les nouveaux outils de la critique scientifique et rationnelle ont dans la lutte entre les “anciens et les modernes” donné la victoire à ces derniers et détruit la “grille épistémologique” issue de la tradition, l’Occident a pu inventer l’idée pseudoscientifique de “race”.

La théorie selon laquelle les habiktns du Nouveau Monde étaient les descendants des tribus perdues d’Israël est, répétons le, le chaînon entre l’antisémitisme de l’Espagne et les débuts de la théorie des races dans les empires mondiaux en formation de l’Angleterre, de la France et de la Hollande au XVllème siècle.

Les Africains étaient connus en Europe; la nouvelle théorie raciale a émergé du débat sur les Indiens. La théorie des tribus perdues fut émise par plusieurs écrivains espagnols au Xvlème siècle à propos du Nouveau Monde et nous savons que certains Franciscains étaient frappés des parallèles existant entre l’Ancient Testament et la culture aztèque(41). Mais cette théorie n’a fait sensation qu’après avoir été systématisée par le rabin d’Amsterdam, Menasseh ben Israel (marrane et professeur de Spinoza), dans son livre de 1650 Esperanza de Israel.

Le livre de Menasseh raconte l’histoire d’un voyageur juif en Amérique du Sud, persuadé qu’il existe des mots hébreux dans la langue de son guide indien et, conversant avec lui, conclut “qu’une tribu perdue d’Israèlites vit toujours dans les hautes terres d’Amérique du Sud”; il part donc à sa rencontre(42). Ce voyageur retournant à Amsterdam raconte son histoire à Menasseh; les accents messianiques de cette histoire s’accordent en 1648 au climat apocalyptique du à la fin de la Guerre de Trente Ans, à la phase la plus radicale de la Révolution anglaise (où les “hommes de la cinquième monarchie” sont au sommet de leur influence, et à l’existence d’un pogrome massif contre les juifs en Ukraine(43). Le livre attire l’attention de Cromwell que Menasseh rencontre en 1655 pour lui faire accepter une réadmission des juifs en Angleterre(44); leur retour commence l’année suivante.

Mais l’année même de la rencontre de Menasseh et de Cromwell, un autre livre apparait en Europe qui marque le point final des débats antérieurs aux Lumières, sur la nature des peuples du Nouveau Monde. C’est PreAdarnitae d’Isaac La Peyrere (45). La Peyrere utilise les méthodes les plus récentes de la critique biblique et, se fondant sur des contradictions internes des Écritures, prétend que la Bible ellemême prouve l’existence d’hommes antérieurement à Adam. Pour La Peyrere cela signifie la défaite de l’explication monogénétique de la Bible concernant l’origine de l’humanité ( et par conséquent des peuples du Nouveau Monde) et la justesse d’un point de vue polygénétique, celui d’origines multiples. A travers toute l’Europe, catholiques, juifs et protestants ont dénoncé ce livre. Nul n’a osé le défendre jusqu’à Voltaire, un siècle plus tard, et c’était encore une voix isolée. La Peyrere, arrêté quelques mois après la publication de PreAdamitae, menacé des pires conséquences, doit se convertir au catholicisme et aller à Rome s’excuser auprès du pape pour se disculper (46) Mais son livre est devenu populaire dans les milieux radicaux de l’époque, entre autres dans ce qui reste de l’aile gauche de la Révolution anglaise après sa défaite. Le Digger Gerard Winstantley, a vu comme beaucoup d’autres dans le PreAdamitae un encouragement à une lecture totalement allégorique de la Bible(47).

La Peyrere est, au milieu du XVIIème siècle, en critiquant la Bible dans son livre, téméraire mais “radical” (‘de gauche ” en américain d’aujourd’hui NdT): il voit tous les peuples, adamites ou preadamites, sauvés lors du retour messianique à Jérusalem. Mais d’autres profitent de la démolition de l’autorité des monogénéticiens dans les Écritures pour justifier la hiérarchie des races en fonction de la couleur,théorie en train d’émerger. En 1680 un pasteur de Virginie dans un livre intitulé Negro’s and Indians Advocate, entame une polémique contre les gens des colonies américaines qui utilisent l’argument polygénétique pour nier que Noirs et Indiens soient des humains. En 1774 dans History of Jamaica Edward Long utilise la théorie polygénétique précisément à cette fin. En 1844 Alexandre de Humbolt, le scientifique allemand dans le premier volume de son ouvrage Kosmos, affirme qu’il est nécessaire de soutenir la théorie monogénétique contre toute preuve “comme le sûr moyen d’éviter une classification des êtres en supérieurs et inférieurs”.

La mort d’Adam conjuguée à la défaite des radicaux anglais dans les années 1650 achève le cycle joachimite et met fin au débat entamé en 1492. Le triomphe des modernes sur les anciens signifie que les modèles et la “grille épistémologique” du clacissisme grecoromain et du messianisme judéochrétien sont discrédités que ce soit pour comprendre des peuples nouveaux ou pour interpréter les mouvements des corps dans l’espace. L’épicentre de l’Occident est dorénavant la rivalité francoanglaise pour l’empire du monde. La première phase de l’économie politique commence et l’un de ses adeptes, Sir William Petty écrit le premier traité connu proposant une hiérarchie mondiale des races The Scale of Creatures (1676) Petty tatonne cherchant une définition d’un “état intermédiaire” entre l’homme et l’animal dans lequel pourrait se situer le “sauvage”.

“De l’homme luimême il semble qu’il existe plusieurs espèces, pour ne rien dire des Géants et des Pvgmés ou de cette sorte de petits hommes qui n’ont que peu de langage… car de ces sortes d’hommes je n’ose rien dire, mais il est possible qu’il en existe des races et des generations(48) … il y a d’autres ((différences) note de l’auteur)) plus considérables à savoir entre les nègres de Guinée et les Européens du milieu; et pour les Noirs, entre ceux de Guinée et ceux qui vivent près du Cap de BonneEspérance, ces derniers étant les plus proches des bêtes de toutes les sortes d’hommes desquels nos voyageurs ont une bonne expérience. Je dis que les Européens ne different pas des Africains cidessus mentionnés, seulement par la couleur.., mais aussi… dans les manières naturelles et les qualités internes de leur esprit”(49).

Voilà l’extrapolation imprévue de la critique biblique radicale de LaPeyrere. Voilà l’un des fondateurs de l’économie politique, fondant aussi une hiérarchie des races à partir de la couleur. C’est là sans aucun doute un personnage moderne. A partir de là, alors que que le trafic d’esclaves croît exponentiellement pour atteindre son maximum au XVlllème siècle, les Lumières s’imposent, si souvent reliées hélas à cette “grille épi stémologique”(50). L’Indien du Nouveau Monde n’est plus un descendant des Tribus perdues; mais plutôt comme le disent les Puritains “Satan a possédé l’indien jusqu’à ce qu’il devienne pratiquement une bête”. Là où se trouvait le royaume du prêtre Jean, il n’y a plus maintenant que la côte de Guinée, le golfe du Bénin et le passage du Milieu.

A partir de ce moment le concept de race pouvait être inventé

 

Notes

1. Cet article comportera deux parties la première concernera l’apparition des idées racistes dans l’Espagne de la “limpieza de sangre”, l’expulsion des Juifs et des Musulmans après 1492, et la période de transition allant jusqu’aux années 1650 durant laquelle les Européens ont débattu pour savoir si les peuples du Nouveau Monde descendaient des Tribus perdues d’Israël; la deuxième partie traitera de l’apparition du nouveau concept de race proprement dit, qui apparaît dans les années 1670 lors de la première période des Lumières anglofrançaises.

2. Pour ne prendre qu’un exemple, le plus important il est vrai avec celui du prêtre Jean (vide infra) celui du roi Mage noir dépeint dans les scènes de la Nativité. ” Que le roi Mage africain ait été adopté dans tout la Germanic dès 1470 est en soi remarquable. Plus extraordinaire encore est le fait que ce roi noir ait été ensuite emprunté par toutes les écoles d’artistes importantes de l’Europe occidentale, quelquefois tout de suite, et au plus tard autour de 1510″. (P.Kaplan, The Rise of the Black Magus in Western Art, Ann
Arbor, l985,p. 112). Ce point de vue est conforté parla présence de Noirs au Xlllèmc siècle, à la cour de Frédéric Ii de Hohenstaufen, le dernier des empereurs importants du Saint Empire. “Ce penchant pour les Noirs à la cour de Frédéric n’était pas dû à un capice particulier, mais c’était une manière de soutenir une prétention des Hohenstaufen à une souveraineté impériale universelle qui comprendrait “les deux Ethiopies, le pays des Maures noirs, celui des Parthes, la Syrie …..Arabie, la Chaldée et même l’ Égypte”. (ibid p.10) Ces prétentions impériales peuvent paraître ridicules, et appartiennent incontestablement à l’idéologie des Croisades, mais elles témoignent que l’universalisme du Saint empire romain reposait sur des chrétiens et non sur une catégorie inexistante à cette époque de “blancs”.

3. En disant cela on ne prétend pas que les habitants dc “l’occident chrétien” (concept plus approprié que celui d’Europe à l’époque médiévale) ne trouvaient pas périodiquement toutes sortes de raisons de haïr, de tuer, ou d’opprimer des juifs, des musulmans et des “païens”; on souligne simplement que la division du monde entre chrétiens et nonchrétiens était d’ordre religieux et non d’ordre racial. Dans l’Espagne du moyen âge ( un des exemples les plus significatifs, pendant des siècles, de la cohabitation des trois monothéismes, mais également dc l’apparition d’un proloracisme, le premier, au début de l’ère moderne) chrétiens et musulmans se convertissaient dans un sens ou dans l’autre suivant les fluctuations de la ligne dc front. Les musulmans réduits en esclavage par les chrétiens durant la Reconquête, pouvaient au bout d’une ou deux générations devenir des serfs (C.Verlinden, L’esclavage dans l’Europe médiévale, Gand 1955 p.139 et suivantes). Le passage de l’esclavage à la servitude a beaucoup fluctué autour de la péninsule ibérique, mais il a toujours dépendu du rapport dc force entre les maîtres chrétiens et les serfs, indépendamment de tout critère de race.

4. Les idées de Joachim sont brièvement esquissées dans le livre de N.Cohcn (les millénaristes). Pour un exposé plus complet cf. M.Reeves, Joachim di Flore (New York 1977) (Les idées de Joachim anticipaient aussi celles de certains idéologues futuristes malheureux du défunt bloc soviétique, que leurs visions cybernétiques de communisme intégral entraîna dans des ennuis, parce qu’ils n’avaient pas reconnu le rôle dirigeant du parti.)

5. La légende du Prêtre Jean est racontée par R.Sanders, dans Lost Tribes and Promised Lands (Boston 1978 ch.3).

6 A.Milhou dans Colon y su mentalidad messianica (Valladolid 1983 p.217) fait référence à cette prophétie.

7. La lettre de Colomb rapportant la proximité du paradis est citée par V.Flint dans The imaginative Landscape of Christopher Colombus (Princeton 1992 pp. 149 et suivantes)

8. J. Abu Lughod dans Before European Hegemony. The World System A.D. 12501350 (Oxford 1989) trace l’oikoumene de ce monde quels que soient par ailleurs les problèmes que posent ses idées sur ce qu’est le capitalisme.

9. On ne se rend pas toujours compte que la dégradation du monde médiéval en Europe, au Moyen Orient, en Inde et en Chine sont des phénomènes à peu près simultanés, ressentis partout du Japon à la Pologne, avec l’irruption des mongols au XIII et XIV èmcs siècles et la Grande Peste; des quatre civilisations principales de l’Ancien Monde, c’est l’Europe occidentale qui a le moins souffert.

10. R. Hilton dans The Brenner Debate (Londres 1985) discute le rôle  joué par les révoltes paysannes dans la fin du servage et le triomphe du travail salarié dans la campagne anglaise.

11. Les nombreux ouvrages de Christopher Hill par exemple The World Turned Upside Down (Londres 1985) constituent la meilleure introduction à ces courants de pensée.Voir aussi un vieux classique écrit en 1895 et réédité, le livre d’Edouard Bernstein Cromwell and Communism (New York 1963).

12. Les radicaux ont été réprimés et balayés durant le commonwealth de Cromwell et après 1660 avec la Restauration des Stuarts; l’absolutisme ne fut vaincu et la monarchie constitutionnelle finalement consolidée qu’après la “Glorieuse révolution” de1688; après quoi “Locke a éliminé Habakkuk” pour reprendre les termes de Marx décrivant dans le 18 brumaire la disparition de la religion de l’idéologie bourgeoise. On ne précise pas souvent dans les descriptions classiques des Lumières que la traite des esclaves vers le nouveau monde a cm exponentiel lement après la “glorieuse révolution” de 1688, souvent présentée comme le début de la période des Lumières en Angleterre. Jusqu’à la fin des années 1680 la Compagnie royale africaine, monopole gouvernemental de la traite (où Locke siègeait au conseil d’administration) transportait environ 5.000 esclaves par an, alors que dans les neuf années qui ont suivi 1688, la ville de Bristol à elle seule en a traité 161.000 (E. Williams Capitalism and Slavery (New York 1980, p.32).

13. C’est un anachronisme de prendre pour “raciste” l’attitude des Grecs, des Romains, des musulmans ou des Chinois envers “l’Autre”. Pour les anciens Grecs un “barbare” était quelqu’un qui ne participait pas à la “polis”; dc même les Romains à la tête d’un énorme empire se voyaient-ils comme les citoyens de la Cité et considéraient comme ‘autres’ ceux qui n’en étaient pas (J.A.Armstrong Nations before Nationalisme, UNC pr. 1982 p.134). F.M.Snowden dans Blacks In Antiquity Cambridge 1970,Ch. VIII apporte des preuves de l’absence de “préjugé de couleur” chez les Romains et les Grecs. I. Hannaford a récemment démontré avec plus de vigueur encore que l’idée de race était d’invention moderne dans Race The History of an Idea in the West ( Baltimore 1996). En Grèce et à Rome l’idée organisatrice de race est restée absente aussi longtemps qu’ont fleuri les idées politiques aptes à réconcilier les éphémères relations du sang (parenté etc..) avec les exigences plus larges de la communauté” p.14.

14. Un nombre significatif de conversions et de mariages “mixtes” a rendu nécessaires des lois sur la “pureté du sang pour distinguer entre les ‘anciens’ et les “nouveaux” chrétiens, ces derniers étant des juifs convertis.

15. J. Greene dans The Death of Adam (Ames l959)pp.395 a décrit quelques débats scientifiques de géologie et de paléontologie à la fin du XVlIème siècle qui mettaient en doute la chronologie biblique; P.Rossi dans The Dark Abyss of Time (Chicago,1984) fait de même surtout dans le chapitre 36.

16. Ces derniers étaient les fi1s de Noé, dont, après le déluge, descendaient les divers groupes humains.

17. Nous disons proto-racisme même quand il est fait référence à la notion spécifique de “pureté du sang” (limpieza de sangre) soulignant ainsi une idée de “pureté de la caste” (chrétienne) (lo castizo) car il s’agit encore, dans l’Espagne de 1450, de distinguer chrétiens et juifs, et qu’on demeure là dans le filet des vieilles conceptions communautaires moyenâgeuses.Toutefois l’Inquisition qui ne reconnaissait “lo castizo” qu’à ceux qui pouvaient justifier n’avoir pas d’ancêtres juifs depuis trois générations anticipait ainsi les lois
nazies de Nuremberg de près de 500 ans.

18. L’Espagne a expulsé aussi de nombreux musulmans après la conquête du royaume arabe de Grenade. Ceux qui restèrent, appelés morisques furent forcés au départ entre 1568 et 1609. Avant la fin du XIVème siècle et la fin de la “conviviencia” les rois d’Espagne se qualifiaient euxmêmes de “roi des trois religions”. (cf. S. Sharot Messianism,Mysticism and Magic Chapel Hill,1982,p.72). Concernant l’affirmation classique qui fait dc l’Espagne le produit du mélange des “trois castes”, cf A.Castro The Spaniards Berkeley 1971 ch. Ill.

19. Cet antisémitisme du XVème siècle est nouveau comparé à celui des temps anciens parce qu’il repose sur une définition biologique nouvelle de pureté raciale inconnue précédemment.

20. Selon Yves Renouard “… les lignes de démarcation qui ont déterminé jusqu’à ce jour les frontières dc la France, de l’Espagne et de l’Angleterre ont été plus ou moins définitivement établies dans une série de batailles qui ont eu lieu entre 1212 et 1214” cité par I. Wallerstein The Modern World System vol l (New York 1974), p.32.

21. Les premières grandes explosions médiévales d’antisémitisme en Europe (par opposition à l’antisémitisme moderne), ont eu lieu au début des Croisades, en 1096. Elles coïncident donc avec une accélération importante de l’expansionnisme d’une Europe convalescente de son reflux des IX et Xème siècles. Des explosions pires encore ont eu lieu en 134849, lorsqu’on imputa aux juifs, en de nombreux endroits le déclenchement de la peste noire (on trouve une discussion de l’évolution de l’antisémitisme dans le bas moyen âge chez K.Stow Alienated Minority The Jews of Medieval Latin Europe Cambridge, 1992 eh.! 1) Stow oppose cela à la situation dans le haut moyenâge “… la première période médiévale a toujours été considérée comme politiquement favorable aux juifs …les juifs avait une statut politique stable et clairement défini qui n’a commencé à se détériorer
que plusieurs siècles après” (ibid p.43).La plupart des observateurs datent le commencement du ralentissement économique du bas moyenâge du début du XIVème siècle (Voir par exemple O.Duby L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval ‘Paris 1962 vol.2.4ème partie

22. Le premier pogrome important en Espagne débuta à Séville en 1391 et s’étendit à beaucoup d’autres villes. Les premières lois sur la pureté raciale furent édictées en 1449 et approuvées par les roi en 1451. Les juifs furent expulsés en 1492, l’années de la fin de la reconquête. Les juifs qui se convertirent et restèrent furent persécutés par l’Inquisition; après 1555 il fallut prouver la “pureté” de son sang pour obtenir un poste de fonctionnaire. Voir J. Oerber The Jews of Spain (New York 1992) pp.127129. La “préhistoire” du racisme en Espagne est aussi décrite par I. Geiss dans Geschichte des Rassismus (Frankfurt 1988)Ch.IIl

23. L’antiquité grécoromaine divisait le monde entre ceux qui faisaient partie de la Cité et ceux qui n’en étaient pas. Le moyen âge, comme déjà dit, divisait le monde entre croyants (de l’une des trois religions monothéistes) et “infidèles” ou “païens”.

24. 1lannaford écrit ainsi :” Entre l’expulsion des juifs et des maures d’Espagne et le débarquement du premier nègre dans les colonies d’Amérique du Nord en 1619, le mot “race” est entré dans le vocabulaire des langues occidentales”(op.cité p.147)

25. première ligne de défense du protestantisme après 1558, (période où la survie du protestantisme après la ContreRéforme était tout sauf assurée) fut la résistance anglaise aux puissances catholiques principales: l’Espagne des Habsbourg puis la France de Louis XIV; cette hostilité au catholicisme a pénétré si profondément la culture populaire anglaise que, trois siècles plus tard, il survivait encore dans le mouvement américain des “Know Nothing” des années 1850, contre l’immigration (mouvement essentiellement antiirlandais).

26 L’intrusion précoce (XVJème siècle) de la France et de l’Angleterre dans l’empire espagnol à la recherche d’un passage vers l’Asie qui leur aurait permis de contourner les possessions espagnoles, à une époque où l’Angleterre et la France ne pouvaient se permettre que des missions exploratoires et des colonies provisoires, est racontée par P. Hoffman
dans: A New Andalusia and a Way to the Orient (LSTJ Pr. 1990)

27. Les données sur le trafic d’esclaves vers le Nouveau Monde entre le XVIème et le XIXème siècle, classées par siècle et par puissance coloniale se trouvent dans A.M. Pescatello The African in Latin America (New York 1975) pp.4748. Ces données indiquent qu’au XVIème siècle l’Espagne a amené 292.500 esclaves au Nouveau Monde, l’Angleterre 263.000 à ses colonies des Caraïbes. Au XVllIème siècle, c’est à dire après la “glorieuse révolution” et à l’apogée de la vague des Lumières, les expéditions d’esclaves vers les colonies britanniques d’Amérique du Nord et des Caraïbes a été multiplié par 9 atteignant presque 1,8 millions alors que la part de l’Espagne n’a ‘que’ doublé. L’importance économique plus grande des Caraïbes comparées à l’Amérique du Nord est montrée dans P.Curtin The Atlantic Slave Trade: A Census (Madison 1969)p.134 Au moment de la révolution américaine, la Jamaïque et les Barbades recevaient encore près de 50% des esclaves vendus dans les colonies britanniques, alors que les colonies britanniques méridionales d’Amérique du Nord n’en recevaient que 20%.

28. La France a bien continué à soutenir les essais de restauration des Stuart jusqu’au XVlllème siècle inclus et l’Angleterre a du continuer à se battre dans des guerres qui ressemblaient de plus en plus à des guerres mondiales, dans lesquelles la rivalité maritime avec les empires espagnols et français était l’enjeu principal. Dans le cadre de cette rivalité l’Espagne et la France ont soutenu la révolte des colonies américaines après 1776. L’empire d’Espagne a continué à grossir dans le nordouest du Pacifiquejusque 1790, et Thomas Jefferson, après l’indépendance de l’Amérique, craignait davantage une absorption des nouveaux Etats Unis par l’Espagne qu’une réabsorption par l’Angleterre.

29. On estime entre 800.000 et 2 millions le nombre de juifs expulsés d’Espagne. Ils furent ensuite expulsés du Portugal en 1497. S’ajoutant à l’expulsion des musulmans après 1492 puis des morisques en 1609, cette perte de la société espagnole fut un facteur d’importance dans le déclin économique qui suivit.

30. Les juifs expulsés étaient connus comme “marranos” (porcs). Officiellement les seuls juifs qui partirent pour les colonies espagnoles du Nouveau Monde étaient des “conversos”, des nouveaux chrétiens l’inquisition commença à les traquer là-bas en 1522. D’autres juifs ibériques, les sépharades, s’enfuirent en Hollande et de là, deux ou trois générations plus tard, ils arrivèrent dans les colonies hollandaises du Nouveau Monde,

31. H.Kamen dans Inquisition and Society in Spain (Bloomington, 1985) p. 41 montre que durant les premières décennies qui ont suivi 1492, l’écrasante majorité des victimes de l’inquisition était des conversos”; vers 1530 le filet se referma également sur les suspects de luthéranisme; et plus tard encore sur les musulmans (table de statistiques p. 185)

32. 1l y a des preuves sérieuses d’antécédents de “Nouveaux chrétiens” pour Vives, vitoria, Luis de Leon, Sainte Thérèse, Saint Jean de la Croix, Gongora, Gracian, Cervantes et Las Casas. Concernant les éléments juifs et arabes dans l’oeuvre d’un des susnommés voir L.Lopez Baralt San Juan dela Cruz y el Islam Mexico City 1985.

33. Le souci de ‘pauvreté apostolique” préparait les Franciscains à  penser que les habitants du Nouveau Monde seraient aisément convertis au christianisme.

34. Cette histoire est racontée par J.L.Phelan dans The Millennial Kingdom of the Franciscans in the New World (Berkeley 1970. L’impact des idées joachimites au Mexique est également décrite par L.Weckrnann dans La Herencia medieval de Mexico vol.1, Mexico D.F.1983 pp.158168.

35. L’engrenage des idées messianiques provenant des Jésuites,” nouveaux chrétiens “inclus, et de la résistance des Incas à la domination espagnole est décrite dans: Buscando un Inca: Identidad y utopia en los Andes (Lima 1988) par A. Flores Galindo. Le Jésuite Vieira (16081697) s’appuyant sur la vision apocalyptique de l’histoire selon les prophéties de Daniel dans l’Ancien Testament, prévoyait un “cinquième empire’ de “saints” conduits par le Portugal: il fait ainsi echo aux “hommes de la cinquième monarchie” de la révolution anglaise. De fait, Vieira s’est trouvé à Paris et à Londres dans les années 1640.

36. Bartolomé de Las Case (1474-1566) n’appartenait pas directement à la tradition joachimite millénariste, mais il a dénoncé le travail forcé imposé aux Indiens plus franchement que les millénaristes euxmêmes. Las Case était un prêtre espagnol (avec peutêtre un passé de “nouveau chrétien”) qui pendant dix ans a vécu à Cuba de “l’encomienda” c’estàdire d’un système dc travail forcé des Indiens: mais en 1514 il se révolta contre le système imposé dans le Nouveau Monde par les Espagnols, et passa le reste de sa vie à lutter contre. Il retourna en Espagne pour essayer de gagner la hiérarchie de l’Église à son projet qui était de créer des associations de travail libres entre Indiens et Espagnols. Mais ce projet était vicié au départ par sa proposition de remplacer les esclaves Indiens par des Africains, proposition qu’il rejeta finalement mais plus tard. Ayant échoué d’abord, il se retira dans un monastère dominicain où pendant dix ans il affuta ses arguments polémiques. Après les conquêtes du Mexique et du Pérou Las Case retourna dans le Nouveau Monde pour continuer à combattre l’encomienda, et y écrire des ouvrages importants sur le système colonial et la défense des lndìens.En 1542 Charles Quint publia de ‘nouvelles lois” par lesquelles selon un compromis, l’encomienda serait abolie progressivement, mais ce compromis entraîna une rébellion des colons, et même une révolté armée au Pérou. En tant qu’évêque du Chiapas Las Case se heurta aux élites espagnoles en essayant de faire appliquer les “nouvelles lois”, mais Charles Quint les abolit pour arrêter la révolte des colons. Las Case abdiqua et rentra en Espagne cette fois définitivement. Il se remit à écrire et en 1550-1551 il affronta Giner de Sepulveda lors de la “Controverse de Salamanque’ en présence de
Charles Quint, sur la question de savoir si les Indiens du nouveau Monde étaient des “esclaves par nature’ au sens d’Aristote, et si l’évangélisation forcée était légitime. Une fois de plus la défense par Las Case de la liberté naturelle de tous les êtres humains et son opposition à l’usage de la force influença une législation qui de nouveau ne fut pas appliquée. Las Case qui appartenait à un ordre, celui des Dominicains, plus modéré et moins apocalyptique que celui des Franciscains, ne renvoyait pas moins une version franciscaine de la
régénération du christianisme par l’évangélisation des Indiens, mais à la fin de sa vie il se contenta de soutenir que la couronne espagnole avait comme seul droit d’évangéliser les Indiens mais en respectant leur liberté et leurs propriétés.

37. Il y eut néanmoins des exceptions importantes. Le syncrétisme catholique, cette aptitude à s’approprier les dieux et déesses d’une autre culture et à les intégrer au panthéon des saints chrétiens existe depuis la conversion par l’Église du monde grécoromain. Quelques “conversos” parmi les Franciscains ont été fascinés par les cultures aztèque et maya audelà des simples besoins d’évangélisation. Leur histoire est racontée par Sanders op.cité ch. 16. Les Jésuites aussi ont prétendu avoir la preuve que saint Thomas après avoir évangélisé l’Inde était allé jusqu’au Mexique ;cette affirmation était cruciale pour eux car elle permettait de se débarrasser d’une question gênante : un délai de 16 siècles pour l’arrivée dc la parole de Dieu dans le Nouveau Monde. Voilà une autre démonstration de la croyance religieuse en l’unité dc l’humanité dont il faudra s’affranchir avant qu’une théorie de la race devienne possible. ” pour les Espagnols… la conception du monde fondée sur la révélation et la religion même se seraient effondrées si la Bible avait menti ou simplement oublié de mentionner l’Amérique; l’ignorance, l’oubli ou l’injustice étaient également inconcevables venant de Dieu. S’il existait une vérité tangible, indépendante de la vérité révélée, toute la pensée européenne de Saint Augustin à Suarez était bonne pour la poubelle” J.Lafaye. Queztalcoatl and Guadalupe : The Formation of Mexican National Consciousness (Chicago, 1976), p.186 et Ch. 10 dans son entier.

38. Au XVIème et XVllème siècles les attaques contre l’esclavage étaient dirigées contre l’excès de cruauté et de violence, pas contre la pratique de l’esclavage en tant que tel (DB. Davis, The Problem of Slavery inWestern Culture. Cornell UP, 1966 pp.189-196) Au XVème siècle encore le marché aux esclaves de Palerme vendait des Grecs, des Arabes, des Slaves, des Tartares,des Turcs, des Circassiens, des Russes et des Bulgares (Verlinden op.cité p.385); au XVlème siècle la majorité des esclaves en Espagne et au Portugal étaient ce qu’aujourd’hui on appellerait des “Blancs”.

39. Bernard Diaz, compagnon de Cortez décrit l’effroi admiratif des Espagnols la première fois qu’ils aperçurent Tenochtitlan, la capitale des Aztèques (qui pouvait compter en 1519 près d’un millions d’habitants), et comment instinctivement ils se référèrent aux cités fantastiques du roman de chevalerie Amadis de Gaule (1505) pour trouver des équivalents dans leur propre culture (voir B.Diaz del Castillo, Historia de la Conquista de Nueva Espagna. Mexico D.F. 1980, p.159)

40. Il existe sur le sujet une abondante littérature. Le meilleur livre est sans doute celui de G.Gliozzi Adam e il nuovo inondo, Florence 1977 (il est scandaleux qu’il n’en existe pas de traduction en anglais); le soustitre est: Des généalogies bibliques aux théories raciales (1500-1700))”. On ne peut pas résumer de manière plus concise la thèse de cet article. Gliozzi montre que le concept de race ne pouvait pas exister avant que la critique scientifique qui commence avec celle de la Bible, ait balayé la légitimité de toutes les explications dérivées des courants grécoromain ou judéochrétiens de la culture occidentale. On trouvera une idée semblable mais moins globale dans A. Grafton: New World,Ancient Texts. The Power of Tradition and The Shock of Discovery (Cambridge 1992) Sur l’impact de la biologie et de la botanique du Nouveau Monde voir A.Gerbi, Nature in the New World, Pittsburgh l983.

41. R. Sanders op.cit. p.187

42. R. Wauchope, Lost Tribes and Sunken Continents. Myth and Method in the Study of the American Indians (Chicago 1962) pp.53-59 raconte l’histoire de celte théorie, toujours acceptée dans l’Amérique du XlXème siècle, soutenue par Roger Williams, John Eliot, William Penn et les Mathers; et encore retenue aujourd’hui par les Mormons.

43. Sanders op.cit. Ch.30 raconte l’histoire du livre de Menasseh: la théorie a convaincu John Eliot, au Massachussetts, de traduire la Bible en Algonquin.

44. Ibid.p.371 “c’était un empire que les Anglais héritaient des Espagnols par l’intermédiaire des Hollandais; pourquoi ne pas hériter en même temps des services de leurs juifs?”

45. En fait LaPeyrere (15961676) connaissait personnellement Menasseh ben Israel. La Peyrere était issu d’une famille bordelaise protestante, et selon une référence sérieuse était probablement encore un ancien marrane (R.Popkin Isaac La ‘Peyrere, Leyde,1987 pp.2223. Ses premiers ouvrages étaient dans la ligne directe des prophéties joachimites, à ce détail près que ce devait être le roi de France et non celui du Portugal comme chez Vieira) qui devait convertir les juifs et les ramener à la conquête dc la Terre Sainte. Même après la condamnation de PreAdamitae, il a continué en privé à défendre ses thèses.

46. Selon Popkin (op.cit. p.14) le pape et le général des Jésuites reconnaissaient en privé que le livre de La Peyrere était fort  divertissant.

47. Ibid. p.39. Le sort, compliqué, des thèses du PreAdamitae, depuis les Lumières jusqu’à nos jours est raconté pp.115-176; son impact  immédiat en Angleterre est décrit par Gliozzi op.cit.pp.515-521.

48. ‘Voilà un précurseur que nos actuels théoriciens de la “différence”, ne revendiquent pas.

49. Cité par M. Hodgen dans Early anthropology in the Sixteenth and Seventeen Centuries (Philadelphia, 1964)pp.421422.

50. A. Gerbi, The Dispute of the New World. The History of a Polemic 1750-1900 (Pittsburgh 1973) est une revue remarquable des penseurs du siècle des Lumières tels que Buffon et Pauw, persuadés que non seulement les hommes mais également les plantes et les animaux dégénéraient dans le climat du Nouveau Monde.