En février de cette année, la bourse chinoise, que l’on soupçonnait depuis longtemps d’être dans une phase de bulle fugitive plongea, et dans les jours qui suivirent, ce frémissement fut ressenti sur tous les marchés boursiers mondiaux. Au cours des derniers mois, la Chine a atteint la phase « cireur de chaussures » de la spéculation sur le marché populaire (un investisseur américain important prit la célèbre décision de se retirer de la bourse juste avant le crack de 1929 lorsqu’un cireur de chaussures le conseilla sur les actions), et après une correction (pas très bien accueillie), le marché chinois reprit sa course ascendante vers de nouveaux sommets, suivi partout avec soulagement par les investisseurs. Dans une perspective historique à très court terme, nous voyons que le choc mondial déclenché par ce hoquet sur un marché encore relativement réduit (ce que les gens perspicaces appellent « capitalisation totale du marché ») est quelque chose de tout à fait nouveau, impensable il y a seulement quelques années. Le marché chinois est capable d’avoir un tel impact parce que les gens savent que toute pause, pour ne pas dire tendance à la baisse, dans le boom économique du pays (en moyenne plus de 10% de croissance du PNB pendant plusieurs decennies de suite, alors que la Grande Bretagne à son apogée au 19ème siècle semblait très impressionnante à 3 ou 4%) pourrait entraîner la fin de l’euphorie financière mondiale de notre époque. Les initiés et les experts parlent ouvertement et de plus en plus de « quand et pas si » se produira une baisse globale, ou même pour certains, un cataclysme. En élargissant un peu la perspective historique, nous nous souvenons du mythe du poids lourd économique japonais de la fin des années 1980, lorsque le Palais Impérial à Tokyo fut brièvement estimé à une valeur supérieure à tout l’immobilier de Californie. Et nous nous souvenons que ce poids lourd se heurta à un mur en 1990 dans une dégringolade immobilière et boursière qui dura quelques seize années. Il ne semble pas impossible que nous puissions un jour nous remémorer la désintégration du poids lourd chinois actuel de la même manière, mais les conséquences en seront beaucoup plus profondes.

Toutefois, ce sont là des observations presque journalistiques et relativement superficielles de phénomènes découlant de réels problèmes dans le fonctionnement de l’économie actuelle ou, plus précisément, de son non fonctionnement pour une bonne partie de l’humanité.

En fait, ce que nous voyons aujourd’hui n’est que la partie émergée d’un processus en cours depuis la fin des années 1950 (l’expression proverbiale « d’une égratignure à un risque de gangrène ») dans lequel une masse sans cesse croissante de dollars nomades, ne correspondant à aucune richesse réelle dans l’économie mondiale, passent de main en main comme une pomme de terre chaude, car les banques centrales comptent toujours sur « plus idiot » pour les détenir lorsqu’ils finiront par se dégonfler. Les banques centrales d’Asie (Chine, Japon, Corée du Sud et Taiwan) détiennent en ce moment plus de deux billions de ces dollars nomades, et on pense que la Chine en détiendra deux billions à elle seule vers 2008.

Nous pouvons nommer « capital fictif » ces dollars, qui représente avant tout les dettes impossibles à recouvrer de cinq décennies de déficits chroniques de la balance des paiements américaine, un concept qui, une fois décomposé, nous mène droit au cœur de cinquante ans d’histoire capitaliste et éclaire notre propre présent précaire.

Ce qui suit vise à démontrer que loin d’être un concept « économique » vague, le capital fictif nous entraîne directement vers les questions politiques essentielles d’aujourd’hui, et par-dessus tout vers celles que doit affronter la gauche internationale. Pour y voir plus clair, nous devons relier ces dollars nomades et fictifs aux dynamiques géopolitiques contemporaines et à la lutte de classe qui s’y rattache.

Il y a environ 90 ans, V.I. Lénine écrivit un livre L’Impérialisme (1916), qui avait pour but d’expliquer les origines de la Première Guerre Mondiale et la capitulation abjecte des partis socialistes en 1914 (à quelques nobles exceptions près) devant le soutien « social patriote » de leurs propres bourgeoisies lors de cette guerre. Lénine décrivait une économie mondiale de « capital monopole »  et de cartels géants se battant pour le contrôle de la planète. Mais la conséquence politique de l’analyse de Lénine (tout à fait distincte de son économie discutable) était multiple : il soutenait que les puissances impérialistes (c’est-à-dire l’Europe et les États-Unis, et plus tard le Japon, nouveau venu) « exportaient les capitaux » (idée empruntée au Britannique Hobson, membre des Fabiens) qui ne pouvaient pas être profitablement investis dans les centres capitalistes, et que les « super profits » de cette exportation de capitaux servaient à acheter une « aristocratie du travail » dans les classes ouvrières occidentales, expliquant ainsi dans chaque pays la compromission de cette « aristocratie » avec sa propre bourgeoisie nationale.

On aurait probablement oublié le petit livre de Lénine si celui-ci n’avait pas dirigé  la Révolution Russe un an plus tard et aidé à fonder la Troisième Internationale (Communiste) dans laquelle, après sa mort en 1924, ses thèses furent conservées religieusement comme parole divine et eurent des répercussions pendant des décennies en raison de l’impact international du stalinisme.

Lénine avait déjà eu maille à partir, et en général en sa défaveur, avec un personnage révolutionnaire de son époque, Rosa Luxembourg. Dans son Accumulation du Capital (1913), ouvrage beaucoup plus basé sur la problématique de Marx que le pamphlet de Lénine, Luxembourg soutenait que l’impérialisme exprimait la présence continue de ce que Marx avait appelé « accumulation primitive », un certain accroissement du « pillage » dont le capitalisme avait besoin pour compenser un déséquilibre interne généré de l’intérieur par sa dynamique. L’analyse de Luxembourg impliquait que les marchandises et les machines que le capitalisme exportait vers les paysans et les petits producteurs dans les centres capitalistes et dans le monde colonial en expansion étaient en fait échangées contre un énorme accroissement de richesse non rémunérée (cf. ses descriptions inoubliables du pillage des fermiers américains, des tribus africaines, des paysans égyptiens et chinois), pillage qui s’étendait à la propre classe ouvrière du capitalisme par l’impôt prélevé pour la course aux armements d’avant 1914, entraînant les salaires réels en dessous du niveau nécessaire à la reproduction de cette classe. Loin de constituer une aristocratie, pour Luxembourg, la classe ouvrière à l’intérieur du capitalisme était de plus en plus soumise à une forme complémentaire d’accumulation primitive que le système imposait aux petits producteurs et au monde non capitaliste. Ces aspects complémentaires, vers l’intérieur et vers l’extérieur, de « pillage » anticipaient en réalité le fascisme qui émergea en Allemagne et ailleurs vingt ans plus tard.

J’ai des désaccords peu importants avec Luxembourg (comme on le verra plus loin), mais sa façon de poser le problème nous emmène beaucoup plus loin que celle de Lénine dans notre compréhension du monde actuel.

Ce débat vieux de 90 ans est important parce qu’en dépit des platitudes postmodernes de personnages tels que Hardt et Negri, ou par exemple les protestations du marxisme orthodoxe beaucoup plus rigoureux qui gravite autour de Paolo Guissani en Italie, l’impérialisme est toujours bien présent parmi nous. Alors qu’il pourrait sembler à certains que nous enfonçons des portes ouvertes, la grave amnésie théorique et la régression de la gauche internationale au cours des trente dernières années nous oblige à évoquer rapidement un peu d’histoire récente. L’Irak, bien sûr, parle pour lui-même. Commençons donc par nous intéresser à la présence militaire américaine, officielle et secrète, dans 110 pays ; à leur contre-insurrection qui a largement fait ses preuves en Amérique Latine et dans les Caraïbes dans les années 1980 (du Nicaragua et du Salvador jusqu’à leur tentative ratée de 2002 pour renverser Chavez). Nous pouvons y ajouter les différentes « révolutions » soutenues « ouvertement » ou « secrètement » par les USA en Serbie, en Géorgie et en Ukraine (l’ambassade de Kiev compte 750 employés). Encore une fois, tout ceci est relié à une stratégie géopolitique qui vise à contrôler les régions frontalières de la Russie et de la Chine, une réédition classique du « grand jeu » du 19ème siècle. Dans cette perspective, les USA ont soutenu l’extension de l’OTAN afin qu’il englobe la plupart des anciens états du Pacte de Varsovie, juste aux portes de la Russie. Les USA (pardon, je veux dire l’OTAN) sont intervenus dans les guerres en ex-Yougoslavie et ont militairement humilié la Serbie. Tout à fait dernièrement, les USA nous ont assuré que leur proposition d’installer des systèmes antimissiles en Pologne et en République Tchèque ne menace en rien la Russie, et ils poussent à l’indépendance du Kosovo malgré l’opposition croissante de la Russie.

Les USA, officiellement et non officiellement, sont en même temps « très inquiets » de la présence récente de la Chine en Afrique et ailleurs dans le Tiers Monde, particulièrement là où il y a du pétrole. Une rivalité entre grandes puissances autour des matières premières en Afrique, en Asie et en Amérique Latine ? Cela n’évoque-t-il pas pour nous une autre époque ?

En Asie Orientale, les USA maintiennent 35 000 hommes de troupe en Corée du Sud, des bases importantes (et une alliance étroite) au Japon, des flottes navales prêtes à défendre Taiwan, le tout ayant pour but de contenir ce que la CIA a officiellement identifié comme le principal rival des USA dans l’avenir : la Chine. Lorsque dernièrement, la Chine a montré au monde l’efficacité de ses nouveaux missiles antisatellites, les USA, avec leurs centaines de têtes nucléaires pointées sur elle, ont grondé contre l’hypocrisie des prétentions chinoises à la recherche d’une « émergence pacifique ».

Au Moyen Orient, la domination actuelle des USA sur la production de pétrole, arme essentielle pour obliger les rivaux potentiels à maintenir un profil bas, décide de tout, du soutien sans faille à Israël à l’aide accordée pour fomenter la (très très brève !) « Révolution du Cèdre » anti-syrienne au Liban, et au maintien de liens très étroits avec la Turquie partenaire de l’OTAN comme contrepoids à l’Iran. Les USA ont plus d’armements au Qatar, petit état du Golfe, que dans le reste du monde, hormis en Allemagne.

Jusqu’ici, je me suis limité principalement au niveau géopolitique et militaire. Mais n’oublions pas les 200 et quelques multinationales, pour la plupart américaines, qui constituent toujours la part du lion (et elle a grossi) de la production mondiale.

A ceci, nous pouvons ajouter le poids des USA grâce à des institutions « internationales » comme les Nations Unies, le FMI et la Banque Mondiale, ces deux dernières imposant des programmes « d’ajustement structurel » à 100 pays en voie de développement, engendrant ainsi plus de 60 états défaillants ou au bord de la faillite. Ajoutons-y le « fait » que le ratio entre les revenus en Occident et les revenus dans le monde en voie de développement a fortement augmenté au cours des 30 dernières années, malgré le développement important de pays comme la Chine, le Brésil et plus récemment l’Inde pendant la même période. Ce n’est un secret pour personne que la surenchère militaire décrite ci-dessus est le prolongement au 21ème siècle des canonnières proverbiales de temps plus reculés pour faire respecter les édits du FMI et de la Banque Mondiale. Le Capital, sauf dans le fantasme du « libre marché », n’existe jamais sans un état et sans ce « corps spécial d’hommes en armes » qui recouvrent les dettes pour l’état en cas de nécessité.

Certains sceptiques demandent ce que signifie l’impérialisme quand un pays comme la Chine, avec un revenu moyen annuel par tête de $ 1200, a prêté quelque chose comme un milliard de dollars à « l’Unique Superpuissance » et cela nous rammène immédiatement à Lénine et à Rosa Luxembourg.

L’excellent livre de Michael Hudson Super Impérialisme (1972 ; réédition 2002), anticipe et répond à cette question. Hudson démontre que l’impérialisme américain depuis la Seconde Guerre Mondiale n’imite pas, en réalité, le modèle de Lénine (qui a toujours été défectueux), mais perfectionne la stratégie de « gouvernement de l’empire par la banqueroute ». Les 1-2 milliards de dollars détenus par la Banque de Chine sont de petits morceaux de papier vert échangés contre de vraies marchandises chinoises produites en exploitant les travailleurs chinois, morceaux de papier qui sont ensuite prêtés à nouveau au « consommateur américain » afin qu’il puisse acheter ces marchandises. Cet argent ne sera jamais réellement remboursé, surtout si ceux qui décident de la politique américaine font ce qu’ils veulent et si les Chinois réévaluent au niveau souhaité de 4 renminbi pour 1 dollar, diminuant de moitié la valeur de leurs réserves. Les Japonais, qui ont vu leurs réserves en dollars diminuées en valeur par la dissolution du système de Bretton Woods par Nixon en 1971, peuvent raconter une ou deux histoires aux Chinois (et les Chinois connaissent très bien les enjeux et en ont discuté publiquement).

Mais la simple énumération des manifestations de l’impérialisme aujourd’hui ne rend pas compte de manière adéquate de la dynamique du système, à la fois « géopolitiquement » mais par-dessus tout en termes de la lutte de classe internationale. Car ce que nous vivons actuellement est un passage potentiel du « relais » de l’empire des USA à l’Asie, très semblable au glissement de l’accumulation mondiale centrée en Grande Bretagne  vers l’Amérique entre 1914 et 1945 (accumulation qui était l’enjeu véritable des guerres, des dépressions et des bouleversements sociaux de ces années-là).

Nous remarquons encore qu’au moment où le système impérial mondial « s’est lézardé », juste après la Première Guerre Mondiale, a eu lieu entre 1917 et 1921 la plus grande offensive révolutionnaire dans l’histoire de la classe ouvrière mondiale, et nous pouvons dire avec un optimisme restreint que la « fêlure » de l’hégémonie mondiale des USA confrontée à la montée de l’Asie (transition dont la réussite est loin d’être assurée) pourrait bien engendrer une offensive de la classe ouvrière encore plus importante, et il faut espérer que l’issue en sera plus heureuse. Voici ce qui est en jeu aujourd’hui sous les apparences, et au succès d’une telle offensive s’opposent clairement à la fois le pouvoir hégémonique américain et une constellation  de forces, de la Chine à l’Amérique Latine en passant par les Talibans sous la bannière de « l’anti-impérialisme ».

Enfin, tout comme l’affaiblissement de la domination mondiale des Britanniques (et en second des Français) au début du 20ème siècle s’est usée et finalement brisée sur le « maillon faible » russe et ses deux révolutions (1905, 1917), aujourd’hui la ligne de faille du « jeu pour la conquête du monde » de notre époque se trouve le long des frontières de la Russie et de la Chine, de la Baltique à la Corée et au Japon, et ce sera au cours de cette confrontation imminente entre l’Asie et les USA que la future révolte de la classe ouvrière émergera et triomphera ou sera écrasée par l’émergence d’un nouveau centre d’accumulation mondiale. Mais pour percevoir les dimensions réelles des enjeux contemporains, il nous faut pénétrer dans les questions d’économie « profonde ». Rien de ce qui précède n’aurait de sens sans être relié à la crise de l’accumulation capitaliste mondiale en cours depuis le début des années 1970.

De nos jours, les sceptiques et les amnésiques volontaires qui se demandent si l’impérialisme a encore un sens aujourd’hui jettent l’Accumulation du Capital de Rosa Luxembourg dans la même poubelle de l’histoire que le livre de Lénine. Quels que soient ses petits défauts (dont on peut discuter un moment), elle avait absolument raison sur la permanence de l’accumulation primitive – qui constitue une grande partie de l’impérialisme et du monde contemporain – dans le capitalisme. L’accumulation primitive est une accumulation qui viole la « loi capitaliste de la valeur », c’est-à-dire le non échange d’équivalents, à commencer par la dépopulation de la campagne anglaise au début de l’histoire moderne (du 16ème au 19ème siècle) au moyen de ce qu’on appellerait aujourd’hui des « réformes économiques ».

Une grande partie de « l’économie » marxiste (un oxymore car la critique marxiste de l’économie politique s’attachait à un « objet d’étude » différent de « l’économie ») des années 1970 et même de certains auteurs d’aujourd’hui se concentre sur les formules mathématiques de la première partie du Volume III du Capital pour décrire correctement la cause profonde la crise capitaliste. Et aussi importants que puissent être ces chapitres sur le taux de profit, ils font le pari osé que les processus concrets de la reproduction sociale auxquels ils se réfèrent sont en fait en train de se reproduire. (Pour faire court, reproduction sociale signifie d’une part remplacer, à défaut de les développer, les machines usées, les matériels et les infrastructures, et d’autre part permettre à la population travailleuse d’aujourd’hui d’élever une nouvelle génération capables de travailler avec les technologies contemporaines.)

Dans sa réfutation Anti-Kritik des critiques de son chef d’œuvre de 1913, Rosa Luxembourg (et là, je suis à 100% d’accord avec elle) soutenait que ce n’était pas un problème de mathématiques mais d’analyse concrète de processus réels. Quand le capital occidental suce la moelle de la force de travail du Tiers Monde dont il n’a pas payé la reproduction dans la division mondiale du travail, que ce soit en Indonésie ou à Los Angeles, c’est de l’accumulation primitive. Quand le capital pille l’environnement naturel et ne paie pas les coûts de ces dégâts, c’est de l’accumulation primitive. Quand le capital use usines, matériels et infrastructures jusqu’à la corde (c’est l’histoire d’une grande partie de l’économie américaine depuis les années 1960), c’est de l’accumulation primitive. Quand le capital donne des salaires qui ne permettent pas la reproduction de la force de travail (des salaires trop bas pour produire une nouvelle génération de travailleurs), c’est aussi de l’accumulation primitive. Lénine n’a jamais parlé de ces choses là (si j’ai bonne mémoire, il a rarement fait allusion à la reproduction sociale), mais Rosa Luxembourg a consacré un livre à ce sujet. Aux critiques qui veulent balayer ces « vieilles » idées d’un revers de main suffisant, je ne peux que répondre que c’est tant pis pour eux.

Le problème est que la gauche internationale contemporaine a hérité des années qui ont précédé et suivi la Première Guerre Mondiale un cadre théorique qui est devenu actuellement un « état d’esprit » très problématique, dans lequel la vision erronée de Lénine, vulgarisée par des décennies de distorsions dues au stalinisme, au maoïsme, au tiers-mondisme et maintenant à « l’alter mondialisme », a presque totalement éclipsé celle de Luxembourg, particulièrement dans sa description de la classe ouvrière du secteur capitaliste avancé (à mon avis toujours la principale force capable de renverser le capitalisme), considérée comme quantité négligeable au sein des forces internationales qui luttent pour un changement positif.

La théorie de l’impérialisme de Lénine et son rejeton bâtard ont exercé leur plus grande influence lors des années 1960 et 1970, lorsque plusieurs luttes de libération nationale (Algérie, Indochine, Angola, Mozambique) et la Révolution Cubaine constituaient une constellation « tricontinentale » qui semblait réaliser la prédiction qui voulait que le « socialisme » soit la seule manière d’avancer dans le monde sous développé. Ce ferment avait été activé en 1955 à partir de la Conférence de Bandung (Indonésie) pour les nations « non alignées » (non alignées dans la Guerre Froide) avec l’aval de protagonistes de l’anticolonialisme naissant tels que Nkruma (Ghana), Sukarno (Indonésie), Nehru (Inde) et Nasser (Égypte). Malheureusement, les régimes bureaucratiques de développement qui triomphèrent dans les pays de la constellation « tricontinentale » n’étaient pas socialistes, et la classe ouvrière occidentale, qui aurait pu les débarrasser du poids de l’impérialisme, n’était pas au rendez-vous. Le monde « tricontinental » tiers-mondiste était sens dessus dessous en 1978-79 lorsque le Cambodge, le Vietnam, la Chine et l’Union Soviétique, qui avaient tous à des époques différentes prétendu être « anti impérialistes », en arrivèrent presque à se faire la guerre. La conséquence immédiate de cette débâcle fut le triomphe du « Consensus de Washington » néo libéral de ces trente dernières années, qui déclara non viable le développement contrôlé par l’état basé sur l’ancien modèle. Pendant la période triomphale du « Consensus de Washington », le monde a assisté à la fois à une attaque généralisée contre la classe ouvrière et à une attaque contre le vieux bloc « anti impérialiste » qui a modifié les deux en profondeur.

Lors de cette période d’après 1977, les anciennes lignes de démarcation entre le monde « avancé » ou « en voie de développement » ont été considérablement brouillées. Pendant les années du « Consensus de Washington », la Chine et plus récemment le Vietnam (à partir d’une base très inférieure) ont connu une croissance dont les taux sont sans précédent dans l’histoire du capitalisme. L’Inde (à partir d’une base tout aussi basse) est en train de suivre le même chemin. De « nouveaux pays industriels » comme la Corée et Taiwan ont fait leur apparition. Des pays « oies sauvages »tels que la Malaisie et la Thaïlande et peut-être aussi maintenant le Bangladesh (le pays du monde où les salaires sont les plus bas, mais qui est devenu une puissance textile) ont été entraînés dans le boom asiatique. Le bloc soviétique s’est écroulé et l’Union Européenne a absorbé la plupart de ses anciennes colonies d’Europe de l’Est. Les migrations internationales de travailleurs africains et latino américains vers l’Occident ont atteint des niveaux sans précédent. Et les producteurs de pétrole du Moyen Orient investissent une plus grande part de leurs revenus dans le développement régional.

Mais, et c’est encore plus important, le fondement de l’économie mondiale s’est déplacé, passant de la connexion Atlantique Nord / Europe d’après 1945 à une connexion Pacifique / USA, consommateurs américains et producteurs asiatiques, surtout chinois. A son tour, le boom chinois, parce que ce pays a un besoin urgent de pétrole et de matières premières, a déclenché un boom en Amérique Latine et dans certains pays d’Afrique.

En même temps, d’abord la classe ouvrière américaine et puis la classe ouvrière européenne, qui de 1965 à 1977 avaient traversé la plus longue période de grèves sauvages de l’histoire, ont été refoulées par un mélange implacable de désindustrialisation, d’externalisations et de chômage induit par les technologies de pointe.

Et, tandis que globalement ces trente dernières années ressemblent à une période de boom en termes capitalistes, elles témoignent en réalité d’une précarité toujours plus grande pour les travailleurs, les paysans et les populations marginalisées, partout (même la Chine en plein boom a perdu 20 millions d’emplois industriels ces dix dernières années). Dans le sillage tape-à-l’œil des nouvelles « classes créatives », de la Californie à Londres, Varsovie, Shanghaï et Mumbai, on vit apparaître une énorme déplacement vertical de la richesse. Et encore une fois, la clé qui permet de comprendre cette période est le capital fictif.

Voyons comment cela est possible.

Je me suis servi du bon travail de Rosa Luxembourg comme le cadre théorique le plus proche de mon interprétation de Marx surtout en raison de son insistance, dans et hors du système capitaliste pur (voir ci-dessous) sur le problème de reproduction et de non reproduction. Mais comme je l’ai dit plus haut, mon cadre diffère quelque peu du sien, et une clarification s’impose ici. Comme on le verra, son cadre est indissociable du phénomène de l’impérialisme et de « l’anti impérialisme » dans la période postérieure à la Seconde Guerre Mondiale.

Passons en revue ce que je considère comme des bases et qui ne sont pas toujours évidentes. Nous pourrons ainsi aller et venir entre l’histoire contemporaine et la théorie abstraite et voir le présent sous un autre jour. Mais ceci requiert un examen des idées de base de Karl Marx.

Le Volume I et la plus grande partie du Volume II du Capital de Marx constituent une phénoménologie d’un système capitaliste fermé dans lequel il n’y a que des capitalistes et des travailleurs salariés et l’accent est mis surtout sur l’entreprise isolée. Quand, dans la dernière partie du Volume II, Marx passe au « capital social total » et à la reproduction étendue ELARGIE, il va au-delà de ce modèle heuristique.

Il est essentiel pour la clarté du propos de tracer cette délimitation de l’interaction du « système pur » (capitalistes et salariés) avec, d’un côté, , l’énorme population moderne de consommateurs improductifs qui vivent de la valeur excédentaire et ne produisent pas (par exemple le secteur FIRE = finance, insurance, real estate [finance, assurance, immobilier, ndt], les fonctionnaires d’état, les couches managériales, le secteur militaire, le secteur de la police et de la justice et des prisons), et d’autre part, avec la nature et les petits producteurs (que l’on trouve aujourd’hui surtout dans le Tiers Monde). Ce secteur FIRE est aujourd’hui dominé par les mêmes « classes créatives » dont nous parlions plus haut. Aucune de ces populations ne figure dans les Volumes I et II, sauf dans quelques digressions intéressantes et dans les chapitres importants au milieu du Volume II qui traitent de l’assurance, de la comptabilité et autres « faux frais » de production (le dernier s’étant développé de façon incroyable par comparaison avec l’époque de Marx). Le capital est un circuit (dans les Volumes I et II avec la reproduction simple, c’est-à-dire l’hypothèse abstraite d’une « croissance zéro »), et c’est une spirale dans la reproduction étendue, et n’est plus du capital une marchandise, soit dans Département I (ce que Marx appelait la production de machines) ou II (biens de consommation) (un tank, un missile téléguidé, une McRésidence ou une Ferrari n’appartiennent à aucun Département, mais sont ce que consomme la classe capitaliste) qui ne termine pas le circuit, c’est-à-dire n’est pas consommée de façon productive dans Département I (nouveaux moyens de production) ou dans Département II (nouveaux travailleurs. Ces définitions, que l’on a exclues en les ridiculisant des théories dominantes de « l’économie » et qui, étonnamment, attirent très peu l’attention, même celle de certains marxistes auto proclamés, nous permettent de re-conceptualiser l’économie mondiale contemporaine et de faire des distinctions claires entre la richesse réelle et des coûts qui ne sont que les coûts du maintien du statu quo.

Rosa Luxembourg a aussi eu le grand mérite de désigner le capitalisme comme un mode de production transitoire entre la féodalité européenne et le socialisme. Cela peut ressembler à un truisme, mais c’est beaucoup plus. Dans son étude de la montée et de la chute de l’économie politique classique, des Physiocrates à l’école de Ricardo, elle fait remarquer que seul le socialiste (c’est-à-dire Marx) pouvait résoudre le problème de l’origine du profit et de la reproduction élargie. A savoir : on doit considérer que le capitalisme est nécessairement un mode de production incomplet, passager, qui se nourrit en partie des modes de vie précapitalistes qu’il a pillés et continue à piller, et dont la crise n’est visible qu’à celui qui peut voir « au-delà ». Donc, le capitalisme est un système dans lequel aucun point de vue pratique, ni celui d’un capitaliste individuel, ni celui du capital social total ou enfin de la force de travail comme marchandise (la-classe-en-soi) ne peut prétendre à une « universalité concrète », c’est-à-dire être capable d’agir concrètement sur des problèmes réels. Tous les points de vue sur le capital « à l’intérieur » du système, y compris les luttes de  « la-classe-en-soi » menées par des groupes isolés de travailleurs, sont des points de vue « négation de la négation », et seul le point de vue qui offre une vision sur l’avant et l’au-delà du capitalisme peut être « positive et auto subsistante » et avoir un programme universel (la classe pour elle-même). Des pirates italiens du 11ème siècle à la main d’œuvre esclave de la République Dominicaine ou au Brésil d’aujourd’hui, le capitalisme n’a jamais mis fin à son « pillage » de la force de travail et des ressources « externes » au système fermé de l’échange d’équivalents (Volumes I et II). Ainsi pour Luxembourg, l’existence toujours d’actualité du pillage capitaliste initial des sources de richesse non capitalistes nous amène à considérer comme possible sa fin barbare (dont le fascisme de l’entre deux guerres était plus qu’un avant-goût) s’il n’est pas renversé de manière positive par une révolution prolétarienne.

Ensuite, et ceci est fondamental, le capitalisme n’apparaît pas aux capitalistes comme une « valeur auto extensive se valorisant » ou une «rapport social de production » (termes de base chez Marx qui n’ont pas de sens pratique ni même d’existence pour les points de vue « négation de la négation » à l’intérieur du système) ; il leur apparaît comme des droits à la richesse, c’est-à-dire au profit, à intérêt et à rentre? foncière, dont la valeur est déterminée au cours d’un cycle de transactions, non pas selon les points détaillés des chapitres d’ouverture du Volume III, mais comme la capitalisation anticipée d’une trésorerie future . Bien sûr, Marx n’introduit ces droits à la richesse : actions, obligations, baux, qu’après avoir présenté le pur système heuristique et après l’avoir mis en mouvement dans les derniers chapitres du Volume II (reproduction élargie, et après avoir ensuite examiné la détermination du prix et du taux de profit dans les sections d’ouverture du Volume III. Le capital tel que le connaissent les capitalistes, jusqu’à et y compris tous les nouveaux « produits financiers » des 25 dernières années, tels que les produits dérivés et les hedge funds, qui sont des droits de rétention sur la trésorerie ??? totale et représentent finalement la valeur excédentaire totale produite dans le « système pur » ET augmentée du pillage(échange non reproductif) à l’extérieur et parfois à l’intérieur du système. Nous savons très bien qu’au cours des longues périodes d’un cycle capitaliste, ces droits de rétention peuvent différer énormément des déterminations prix / valeur qui régulent au final la trésorerie qu’ils ponctionnent jusqu’à ce qu’ils se dégonflent lors des cracks périodiques.

Mais l’origine de ce profit total / valeur excédentaire totale est un problème empirique qu’il ne faut pas résoudre en ayant recours de façon abstraite aux différentes hypothèses sur « la transformation de la valeur en prix » (un débat important mais trop rejoué par les marxistes universitaires) ou aux défauts possibles du schéma de reproduction du Volume II. Les usines du capital (moyens de production, infrastructures) et la force de travail se reproduisent-elles ou pas ? La « consommation » d’un champ de bataille électronique, d’une nouvelle prison ou d’un yacht étend elargit-elle ou contracte-t-elle la reproduction sociale ? De telles questions nous entraînent immédiatement loin du royaume de la pure théorie (aussi importante soit-elle) vers les opérations historiques concrètes du système.

La relation entre la myriade de droits à la richesse et la valeur excédentaire et le pillage dont ils se nourrissent n’est, bien entendu, pas arbitraire.

Revenons au système pur, uniquement des capitalistes et des travailleurs, pas de banques, pas de « droits à la richesse » qui le déforment. Imaginons ensuite que le monde entier est capitaliste et que tout s’échange à sa valeur. Dans un tel monde, avec une productivité croissante au fil du temps, une masse de capitaux de plus en plus importante est mise en mouvement par une quantité totale plus petite de travail vivant, l’exploitation de ce dernier étant, pour Marx, l’origine de tout profit. A partir de là (avec des hauts et des bas en cours de route), le taux de profit capable de soutenir tous ces droits décline historiquement, à moins qu’il ne soit correctement complété par ce que j’appelle « pillage ».

Mais, comme Luxembourg le fait remarquer dans son Anti-Kritik, le déclin du taux de profit ne pousse pas les capitalistes à « donner à la classe ouvrière les clés de leurs usines ». Son cadre lui a permis de voir comment le capitalisme pouvait finalement détruire la société – par la barbarie, ce sont ses termes, ou par la « destruction mutuelle des classes opposées », comme le Manifeste Communiste le dit en 1847 – en étant contraint à recourir de plus en plus à l’accumulation primitive et à la non reproduction, prophétie que nous voyons se matérialiser sous nos yeux.

Le capital, pour Marx, (et ici nous ouvrons une perspective que Luxembourg n’a pas examinée), au cours de sa recherche du profit par une myriade de capitalistes individuels, finit par se détruire lui-même, devient sa propre limite, ou poussant les forces productives jusqu’au point où le temps de reproduction socialement nécessaire, basé sur la valeur reproductive de la force de travail, ne peut plus fournir le « numéraire », le dénominateur commun, pour le fonctionnement quotidien du système. Pour exister, le capital a besoin du travail vivant, et pour que la valeur de la force de travail soit le numéraire, et en même temps par l’innovation, il rejette le travail vivant hors du procès de production et mine le numéraire. C’est là la contradiction fondamentale du système pur.

Bien entendu, le modèle pur du capitalisme n’a jamais existé et n’existera jamais. Comme nous le savons, les droits à la richesse (profits, intérêts, baux), les banques centrales qui régulent les marchés de ces titres et un état qui les valide, tout ceci préexistait au triomphe total du capitalisme, ce qui signifie la transformation des moyens de production et de la force de travail en marchandises comme source dominante de richesse.

Si on ajoute les droits à la richesse au modèle pur, comme le fait Marx au milieu et dans les passages de conclusion du Volume III du Capital, on obtient une image différente. C’est précisément à cause de ces titres et de la capacité du capitalisme à piller les populations non capitalistes et la nature que nous ne voyons PAS, sur de longs cycles, la chute du taux de profit capitaliste. Ces titres tendent à correspondre à la valeur sous-jacente, ou tombent en dessous, surtout à la fin d’un cycle (à cause de la déflation) et au début du suivant. La crise déflationniste agit comme une forme de « planning rétroactif » qui rééquilibre les droits à la richesse des capitalistes avec le taux de profit sous-jacent généré à l’intérieur du système pur. Ceci était évident au du 19ème siècle, où une crise de ce genre se produisait à peu près tous les dix ans (1808 – 1819 – 1827 – 1837 – 1846 – 1857 – 1866 – 1873, etc.) C’est moins évident depuis 1914, l’état a essayé de façon plus volontariste de préserver les évaluations capitalistes contre la dévalorisation par des techniques que l’on associe généralement avec le « keynésianisme ». Bien sûr, nous sommes en 2007, au milieu de ce qui est sans doute la plus grosse bulle de crédit fictif dans l’histoire du capitalisme. Ce que nous traversons, surtout depuis le début des années 1970, est une énorme opération de crédit pyramidal, contrôlée par les banques centrales du monde, destinée à preserver la valeur papier des titres existants et à un transfert important des salaires de la classe ouvrière et des capitaux non investis dans les usines ou les infrastructures pour aider à soutenir ces titres. Ce dernier phénomène est ce que j’appelle « l’auto cannibalisation » du système quand le mécanisme « d’accumulation primitive » se retourne vers l’intérieur, c’est-à-dire la non reproduction, comme on l’a vu ci-dessus.

Bien sûr, Luxembourg n’a pas vécu assez longtemps pour voir, après 1933, les versions américaine et allemande de production militaire soutenue par l’impôt de la classe ouvrière, et encore moins le système de Bretton Woods d’après 1944 dans lequel les marchés financiers américains et l’état américain acquirent la capacité de pomper la richesse dans tous les coins du monde capitaliste (jusqu’à ces derniers temps, sans la Russie et la Chine) grâce à la domination du dollar (cette dernière étant « le repas gratis » acquis grâce au « maintien [par les USA] de l’empire par la banqueroute »). Et il est très clair que le crédit a pris mille fois plus d’importance depuis l’époque de Luxembourg, ce qui est une façon de prolonger momentanément les cycles de transactions, sans rien changer aux contradictions fondamentales à l’œuvre.

La phase finale implicite de ce processus est, encore une fois, l’auto cannibalisation du système, si et quand les sources du pillage hors du « système fermé » seront épuisées. Nous n’avons pas encore vu cela sous sa forme dramatique dans le cas de l’ère d’hégémonie mondiale américaine. Mais l’histoire nous fournit l’exemple de la période nazie en Allemagne, pendant laquelle Hjalmar Schacht, ministre des finances de Hitler, créa une énorme dette pyramidale pour financer le réarmement de l’Allemagne entre 1933 et 1938, tout en maintenant les salaires réels à 50% de leur niveau de 1929. La différence entre l’Allemagne d’alors et les USA d’aujourd’hui est que l’Allemagne avait été séparée de la plupart de ses sources de pillage après sa défaite de 1918, et dut donc s’emparer militairement de nouvelles sources après 1938.

Quelque chose de semblable pourrait arriver au système centré sur les USA, si et quand les USA perdront leur capacité à pomper la richesse du monde entier par l’accumulation dominée par le dollar, et on peut sans exagération voir la politique étrangère américaine d’aujourd’hui comme une extension mondiale de la dynamique sous-jacente de l’extension allemande sous Hitler, moins, jusqu’à présent, la complète implosion de la société américaine.

Ainsi, je voudrais « corriger » Luxembourg dans la mesure où les relations externes du « système pur » ne concernent pas tant la vente d’un produit surnuméraire sur le modèle de la vente des biens industriels à des fermiers indépendants ou à des paysans (bien que ceci arrive aussi, bien entendu) que la circulation plus importante d’une bulle fictive en augmentation constante (le capital fictif) grâce à des prêts internationaux en échange de tout le pillage qu’il est possible d’imposer à la force de travail des petits producteurs et à la nature. Je soutiens que cette bulle fictive est d’abord générée légalement a l’interieur du système pur et est analysée par Marx dans les chapitres centraux du Volume III. C’est la raison necessaire, générée en interne, pour la quelle le système a besoin de l’accumulation primitive permanente.

Voyons pourquoi il en est ainsi.

Revenons au système fermé auquel nous avons ajouté les droits capitalistes à la richesse, les capitalisations d’une trésorerie anticipée. Bien entendu, ces titres vont de pair avec un marché des capitaux, une banque centrale et un état qui les cautionne, et finalement avec une dette de l’état (encore une fois, ces phénomènes sont présents dans tout le Volume III).

Parce que le capitalisme est un système anarchique (un système « hétéronomique » au sens de Kant), une vision pratique du capital social total qui maintiendrait ces capitalisations (et en priorité les actions) rigoureusement alignées sur la valeur sous-jacente (coût reproductif actuel), des actifs, trésorerie dont elles dépendent, est une chimère. Les augmentations de la productivité du travail, particulièrement celles qui se répercutent rapidement dans le système tout entier, telles que la construction de canaux et de chemins de fer au 19ème siècle, ou bien les innovations dans le transport aérien, maritime et dans les communications  de ces dernières décennies, ne sont pas immédiatement enregistrées dans la valeur capitalisée de tous les actifs. Au fil du temps, ces innovations créent plutôt une augmentation fictive « f » de capitalisations surévaluées (droits à trésorerie) qu’il faut épurer périodiquement lors d’un effondrement déflationniste, comme nous l’avons constaté lors de la frénésie point.com des années 1990 et le crack point.com de 2000. Lors de la régulation du marché des crédits, les agissements de la banque centrale visent à préserver au moins quelques uns des titres capitalisés de la dévalorisation (déflation) exigée par la productivité accrue du travail. Les marchés du crédit, la banque centrale et la dette de l’état sont tous destinés à « gérer » la disparité croissante entre le total des titres – la bulle fictive – et leur système de valeur pure aussi longtemps que possible, mais l’idéologie officielle évoquerait rarement – voire jamais – ce problème de façon aussi directe.

Je soutiendrais donc que cette boule d’air chaud « système pur », générée en interne, capital fictif (fictif par rapport à la véritable valeur reproductive des actifs à un moment donné) est, plus que les marchandises réelles, ce qui est « exporté » en échange du pillage. Tant qu’un pillage suffisant compense l’écart fictif, l’accumulation peut continuer. C’est mon (léger) désaccord avec Luxembourg.

La bulle fictive dans le monde contemporain est d’abord l’énorme ($ 3 – 4 billions selon les prudentes estimations actuelles) « surplomb » du dollar, la dette extérieure américaine nette ($ 11 – 12 billions détenus à l’étranger, moins $ 8 billions en actifs US outremer), détenue surtout par des banques centrales. Du point de vue du capitaliste, tout doit être fait pour empêcher sa déflation. Le gouvernement américain s’emploie à la déprécier en « gouvernant l’empire par la banqueroute », et ses créditeurs étrangers s’inquiètent de l’érosion de leurs avoirs. Mais ils reprêtent l’argent au gouvernement américain et aux marchés financiers américains, ce qui permet aux USA eux-mêmes d’augmenter les crédits, la consommation et les importations en provenance des créditeurs de l’Amérique, parce que pour l’instant la chute du dollar signifierait aussi la leur et qu’ils n’ont pas encore trouvé d’alternative.

Si ce qui précède est correct, cela constitue une vision alternative de l’impérialisme par rapport à celle de Lénine (toujours en vigueur aujourd’hui pour nombre de trotskistes, pour commencer). A mon avis, le problème politique pour la gauche n’est pas tant l’impérialisme, que je considère comme acquis, que l’idéologie de « l’anti impérialisme », dans laquelle un sentiment diffus « Porto Alegre / Forum Social Mondial » recrute de nos jours des forces aussi « progressistes » que Hugo Chavez, le Hezbollah, le Hamas, les mollahs iraniens, les Talibans, la « résistance » irakienne, et peut-être demain Kim Jong-Il ; hier elle enrôlait Saddam Hussein. Les événements d’après 1945 et surtout d’après 1973 ont brouillé les lignes sur la vieille carte routière « anti impérialiste ».

Nous voyons l’hégémonie mondiale américaine se désintégrer plus vite que nous ne l’aurions cru possible (cela rappelle presque l’écroulement rapide du bloc soviétique). Que va-t-il émerger de cette désintégration ? La révolution prolétarienne ? Je l’espère. Mais ce qui pourrait aussi émerger, comme les USA ont émergé en 1945 des ruines de l’empire britannique, est un nouveau centre d’accumulation mondiale, et il est fort probable, comme on l’a dit, qu’il sera en Asie.

Supposons, dans un scénario qui reste à imaginer, que la Chine et le Japon (qui, malgré la rhétorique, n’ont jamais été aussi liés économiquement), avec les Tigres (par exemple la Corée et Taiwan) et les « oies sauvages » (la Malaisie, la Thaïlande, etc.) réussissent à constituer un bloc économique, une monnaie asiatique ? Étant donné les réalités géopolitiques, et surtout l’opposition des USA (comme on l’a constaté lors de la crise asiatique de 1997-98, quand ils ont dit non à la création d’un Fond Monétaire Asiatique proposé par le Japon), il est difficile d’imaginer que cela ne provoquerait quelque chose de semblable a une sorte de Seconde Guerre Mondiale. Si cette réorganisation devenait la base d’une nouvelle phase d’expansion capitaliste, comparable à l’expansion partie des USA de 1945 à 1975, serait-elle plus « progressiste » que la phase dominée par les USA ?

Pas du tout.

Alors, la question que l’on doit se poser en chemin est comment situer les différentes forces mondiales en jeu dans le déclin des USA.

Chavez, le héros « anti impérialiste » le plus récent, a effectué dernièrement un tour du monde, y compris dans des états aussi progressistes que le Biélarus, la Russie, l’Iran et la Chine. L’Amérique Latine est actuellement en plein boom grâce aux exportations vers la Chine. Certains pays d’Afrique vont mieux pour la même raison. Pour l’instant, tout ceci nous ramène au « consommateur américain endetté » et l’écroulement de l’empire du dollar arrêterait la musique … momentanément. Mais comme  l’a dit, il n’y a pas très longtemps, un ministre japonais, las des réserves en dollars qui s’accumulent à la Banque du Japon : « … donnez-nous 15 ans et nous n’aurons plus besoin des USA ». Alors que le dollar décline de jour en jour sur les marchés boursiers mondiaux, combien de temps encore les Chinois, les Coréens, les Japonais, les sheikhs producteurs de pétrole au Moyen Orient, les Russes, les Vénézuéliens et le cartel des drogues de Medellin – tous détenteurs de grandes quantités de dollars – vont-ils accepter de s’accrocher à un capital en train de se déprécier ? Et si de cette débâcle émerge un nouveau pôle d’accumulation capitaliste, qu’il incluse ou non les « vieilles » puissances impérialistes (Japon et Russie par exemple), sera-t-il « progressiste » ?

Cela, pour moi, c’est LA question du jour à laquelle doivent répondre les théoriciens de « l’anti impérialisme » qui ne se sont pas encore débarrassés du modèle léniniste. Combien de temps encore la gauche internationale peut-elle offrir un « soutien critique » ou un « soutien militaire » aux Talibans avant de se retrouver, comme cela a si souvent été le cas dans le passé, dans le rôle de sage-femme idéologique d’une nouvelle constellation réactionnaire ?